Covid-19 : peut-on se fier aux vaccins russes et chinois ?

Alors les centres de vaccination tournent au ralenti faute de doses disponibles, un recours au Spoutnik V et à ses concurrents chinois n’est plus tabou mais des freins demeurent.

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 Les difficultés d’approvisionnement des vaccins contre le Covid-19 replacent les vaccins russe et chinois au cœur des spéculations.
Les difficultés d’approvisionnement des vaccins contre le Covid-19 replacent les vaccins russe et chinois au cœur des spéculations. AFP/Olivier Bunic

Avec seulement un million de premières doses prévues en février, la France subit de plein fouet la pénurie européenne de vaccins. Ce mardi, la Haute autorité de santé (HAS) va rendre son avis sur celui d' AstraZeneca, qui vient d'obtenir son autorisation de mise sur le marché sur le Vieux Continent.

Emmanuel Macron doit quant à lui rencontrer les représentants de l'industrie pharmaceutique ce mardi ou mercredi afin de tenter d'accélérer la production. Une tension mondiale sur l'approvisionnement qui replace les vaccins russe et chinois au cœur des spéculations.

De quels vaccins parle-t-on ?

Le « comité scientifique vaccins Covid-19 », qui oriente la stratégie française, dispose de trois dossiers, deux chinois et un russe, depuis plusieurs mois déjà. « Les vaccins évalués sont ceux qui prétendent au marché européen, explique Stéphane Paul, immunologiste au CHU de Saint-Etienne et membre du comité. Sinovac et CanSino ont entrepris des démarches aux alentours du mois de juillet et Spoutnik un peu plus tard. »

Covid-19 : peut-on se fier aux vaccins russes et chinois ?

Pour l'instant, aucun de ces produits ne trouve sa place parmi les 225 millions de doses commandées par la France. La Russie a proposé vendredi de fournir « 100 millions de doses au deuxième trimestre » à l'Union « sous réserve de l'approbation de l'EMA » (l'agence européenne des médicaments). Ce sérum a déjà été approuvé par une quinzaine de pays, dont l'Algérie, la Tunisie ou les Emirats arabes unis.

Moscou projette d'immuniser 20 millions de personnes d'ici à fin mars. La Chine, de son côté, a déjà annoncé avoir vacciné 15 millions de personnes grâce à ces différents sérums. Ils ont déjà été testés, injectés ou commandés massivement dans de nombreux pays comme la Turquie, le Brésil, les Emirats arabes unis, le Mexique, mais aussi la Serbie ou la Hongrie.

« Une demande préliminaire a été déposée auprès de l'EMA par les Russes pour Spoutnik V, mais pas pour les autres vaccins », rappelle Marie-Paule Kieny, la présidente du comité vaccins Covid-19 et directrice de recherche à l'Inserm.

Quelle est leur efficacité ?

C'est toute la question. Les fabricants évoquent une protection qui va de 78 % pour Sinovac à 91,4 % pour Spoutnik V. « Il faut vraiment se méfier des publications, estime François Maignen, pharmacien spécialiste de la sécurité du médicament. Sur le Covid, on voit tout et n'importe quoi : des communiqués de presse, des données non-soumises à une revue médicale, des revues d'une valeur douteuse… C'est toute la différence avec l'EMA, qui donne une autorisation de mise sur le marché et qui a la possibilité de mener des inspections, de vérifier si les données sont véridiques… »

Avec cet objectif, les autorités européennes et françaises mènent un travail de suivi des candidats depuis l'été. « La mission scientifique et technique à Moscou que j'ai présidée [fin novembre] a conclu que le vaccin Spoutnik V était efficace, souligne Marie-Paule Kieny. Si leurs dossiers sont conformes aux demandes de qualité dictées par l'EMA, il n'y a pas d'impossibilité à ce que ces vaccins soient homologués. » Et de temporiser : « Les aspects qualité du développement du vaccin, de sa production – y compris les matières premières – et des données cliniques et précliniques, sont fondamentaux. Je ne connais pas les données et garanties pour les vaccins russes et chinois disponibles à ce stade. »

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L'Allemagne a pourtant proposé d'accompagner le processus de validation et Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement français, a souligné lundi matin : « Un vaccin, on ne regarde pas sa nationalité. »

Stéphane Paul détaille l'état des investigations françaises sur les vaccins étudiés : « Jusqu'ici, les conditions de fabrication de la Russie ne respectaient pas les bonnes pratiques européennes. La Russie demande de l'aide à la communauté internationale pour s'améliorer et joue sur la transparence. Côté chinois, CanSino a été très ouverte à la communauté internationale mais c'est une petite société. Sa deuxième phase d'essais est intéressante, il n'y a pas de frein, mais on n'a pas encore les données de la phase 3. Concernant Sinovac, qui comme Sinopharm repose sur un virus inactivé, il y a un flou, car rien n'a été publié et un essai turc a montré 90 % d'efficacité, alors qu'un essai brésilien évoque 50 %… »

Quand pourraient-ils arriver en France ?

Si la Russie parvenait à obtenir son homologation et à livrer 100 millions de doses avant fin juin, celles-ci représenteraient un complément non-négligeable au carnet de commandes de la Commission européenne. L'instance table sur la livraison de 300 millions de doses au deuxième trimestre de la part des fournisseurs avec qui elle est déjà engagée.

En théorie, rien d'impossible, comme l'explique Christophe Bardin, praticien hospitalier en pharmacie, lui aussi membre du comité vaccins Covid-19 : « Si le dossier est bien cousu, carré, cela peut se faire rapidement, avec un minimum de quatre semaines environ. S'il manque des données, le laboratoire devra éventuellement faire des essais supplémentaires. »

« A ce stade, il ne semble pas opportun de passer commande pour ces vaccins si l'objectif est d'avoir des livraisons en 2021 », estime de son côté le Pr Kieny qui pointe « le délai attendu pour leur homologation », tout comme le fait que « la population russe à immuniser est importante, et que le gouvernement privilégie les accords bilatéraux avec les pays qu'il souhaite influencer. »

Pour les formules chinoises, les perspectives semblent encore plus lointaines, pour des raisons scientifiques mais aussi politiques glissées par l'immunologiste Stéphane Paul : « On a eu au sein du comité une discussion sociétale pour savoir si la population européenne accepterait un vaccin chinois alors que le virus est originaire de ce pays. »