Covid-19 : «Mon père est mort en martyr comme des milliers d’autres en un an», témoigne Stéphanie Bataille

La directrice du Théâtre Antoine porte plainte contre X pour homicide involontaire après la mort de son père, le comédien Etienne Draber, qui avait contracté le Covid-19 à l’hôpital. Elle a aussi lancé une pétition.

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 Le père de Stéphanie Bataille, Etienne Draber, est entré à la Salpêtrière (Paris, XIIIe) en décembre, où il a contracté le Covid-19. Il s’y est éteint le 11 janvier à 81 ans, séparé des siens.
Le père de Stéphanie Bataille, Etienne Draber, est entré à la Salpêtrière (Paris, XIIIe) en décembre, où il a contracté le Covid-19. Il s’y est éteint le 11 janvier à 81 ans, séparé des siens. LP/Olivier Lejeune

C'est un cri d'alarme, de révolte contre l'injustice, le manque d'humanité et les règles odieuses contre lesquelles Stéphanie Bataille dit s'être heurtée. Et qui, pour elle, ont conduit à la mort de son père. Entré à l'hôpital de la Salpêtrière (Paris, XIIIe) en décembre, le comédien Etienne Draber y a contracté le Covid-19. Il s'y est éteint le 11 janvier à 81 ans, longtemps séparé des siens. Un cas loin d'être isolé. Après une lettre ouverte au président Macron, à Olivier Véran et à Martin Hirsch (le patron de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris, AP-HP), la comédienne et directrice du Théâtre Antoine a déposé une plainte contre X pour non-assistance à personne en danger et homicide involontaire. Et a lancé une pétition appelant à laisser les familles voir leurs malades. Ce dimanche, elle avait recueilli près de 12700 signatures.

Qu'est-il arrivé à votre père ?

STÉPHANIE BATAILLE. Il s'est fait opérer du cœur le 14 décembre, il avait eu un test avant et était négatif. L'opération a réussi. Il était content, recommençait à manger. Mais à partir du 17, il a eu les lèvres sèches, très soif, très mal aux jambes…

Les médecins ne pensent pas tout de suite au Covid.

Non. J'en parle, mais on me répond qu'il a eu un test négatif le 13. Le 19, ils pensent à un AVC mais le scanner et l'IRM ne montrent rien. Le 20, il est sous oxygène. Comme si on ne savait pas que le coronavirus attaquait aussi les poumons… Ils vont attendre le 24 pour lui faire un test. On aura le résultat le 26. Positif.

Etienne Draber, sur le tournage du téléfilm de TF1 «l'Ecole des passions», en 1996. /SIPA
Etienne Draber, sur le tournage du téléfilm de TF1 «l'Ecole des passions», en 1996. /SIPA  

Et vous ?

On nous a demandé de faire le test le 26 : ma mère, mon frère et moi étions négatifs. J'écris un mail au cardiologue pour lui dire ma surprise qu'on puisse attraper le Covid à l'hôpital. Il se dit désolé, qu'ils ont eu douze cas positifs au sein du personnel de l'unité cardiaque. Et qu'ils ne peuvent pas tester le personnel tous les jours…

Que dit votre père ?

Il a dit à mon frère qu'il se battrait jusqu'au bout, mais à moi, il me glisse il faut vraiment que tu me sortes de là, sinon vous n'aurez que les restes. Le 30, il est transféré en unité Covid. On se dit qu'il va avoir enfin recevoir des soins appropriés. Quand j'arrive, on me dit qu'il va très mal, qu'il est en plein orage cytokinique. Je demande à le voir, on me dit, non, vous le verrez au dernier moment ».

Au dernier moment ?

C'est la nouvelle phrase. Ça veut dire le moment où il va mourir. Alors qu'il était entré à l'hôpital pour aller mieux… Les médecins comprennent mon désarroi et me demandent « le numéro de confiance », celui à appeler quand il va mourir. Il faut être armé…

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Et le lendemain, ça va mieux…

Oui, on nous dit qu'il est sorti de l'orage. On demande à le voir. C'est toujours non. En revanche, il y a des tablettes mises en place, on a droit à une demi-heure par jour sauf le week-end. Des jeunes du service civil lui apportent la tablette. Il va mieux, j'ai des textos des infirmières qui me disent : Il va bien, mais vous lui manquez. Et nous donc ! Mais on nous empêche toujours de le voir. C'est atroce. Le 3 janvier, il demande à être rasé, il s'habille, va au fauteuil. Et à travers la tablette nous dit : Sortez-moi de là, je vais crever.

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Mais vous ne pouvez toujours pas le voir.

Non, parce que, paraît-il que nous pouvions apporter nous-mêmes le virus… Quelle blague ! Je n'allais pas courir me blottir contre mon père, même si j'aurais adoré… Je ne l'ai pas embrassé depuis mars 2020. Et je ne l'embrasserai plus jamais. J'insiste pour le voir, on me dit Non, au dernier moment… C'est-à-dire qu'on est en train de les faire crever et ils en sont conscients. Les infirmières, en larmes, nous disaient essayer de tout faire pour qu'on le voie parce qu'il était en train de faire un glissement…

Un glissement ?

Il ne voulait plus manger. Tous les jours, on mettait des mots sur les repas qu'on lui préparait, Papa, vas-y bats-toi ! Tu vas bientôt sortir, t'es le plus fort ! Il les regardait mais c'est tout. Il s'est laissé mourir. Les gens se laissent partir parce qu'ils se sentent abandonnés. Mourir de chagrin, c'est ça qui s'appelle le glissement ? On a vu pour la première fois notre père pleurer. On a assisté à sa dégradation en direct, c'était le « Loft » réel du monde dans lequel on est. A travers une tablette, on a vu cet homme en train de quitter la terre.

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Puis vous contractez à votre tour le Covid…

Le 4 janvier, je perds le goût et l'odorat, pourtant je l'ai déjà eu… Ma mère est aussi positive. Pas mon frère, qui a droit de le voir le 8 parce que c'est « le dernier moment ». Il a droit à une demi-heure, pas plus. Le 8, il retourne en cardiologie. Le 10, on nous dit qu'il est très agité. Je suis en fin de Covid, j'y vais. A travers la porte, je le vois les mains attachées pour éviter qu'il ne retire son masque à oxygène qu'il ne supportait pas. Il est nu. Il me voit et me demande de l'aide. Je supplie pour qu'on lui fasse sa toilette, je dis que je peux m'en occuper…

Et le lendemain, c'est la fin.

Mon frère est arrivé. Ils ont donné de la morphine à mon père et il est parti. J'ai voulu apporter des vêtements, mais on nous a répondu qu'on ne le reverrait pas, que les gens morts du Covid étaient enterrés nus dans une housse sur laquelle on écrit Covid avec un numéro. On ne peut pas faire l'adieu au visage. On vous présente un cercueil fermé… C'est de la robotisation. Demain, on vous donnera un petit code-barres en vous disant Voici votre papa … On va accepter ça?

Avez-vous eu une réponse à votre lettre ouverte?

J'ai vu Brigitte Macron longuement avec mon frère et mon oncle. Elle pensait que c'était un cas isolé, mais non. Elle m'a dit qu'Emmanuel Macron avait demandé dès avril que les visites soient autorisées. C'est vrai, mais c'est toujours au bon vouloir du directeur de l'hôpital.

Quel est le but de votre pétition ?

Qu'on autorise les familles à voir les patients, et pas au dernier moment ! Les hôpitaux sont devenus des mouroirs, les gens y meurent de chagrin.

Stéphanie Bataille réclame «qu’il y ait une justice, à la fois pour moi, mais aussi pour toutes les familles qui ont vécu cela»./LP/Olivier Lejeune
Stéphanie Bataille réclame «qu’il y ait une justice, à la fois pour moi, mais aussi pour toutes les familles qui ont vécu cela»./LP/Olivier Lejeune  

Depuis, vous recevez beaucoup de témoignages.

Des milliers. Quand j'ai commencé à parler, les gens se sont dit Elle pleure son papa. Mais mon père est mort en martyr comme des milliers de personnes depuis un an. Beaucoup de proches sont en état de sidération. Je serai l'ambassadrice de tous ces gens-là pour qu'on ouvre les hôpitaux et qu'on y retrouve de l'humanité.

Avez-vous eu d'autres contacts avec les autorités ?

A part Brigitte Macron, non. C'est incroyable que Véran ne m'ait pas contactée. Mais réveillez-vous ! Mon histoire c'est votre histoire, ça peut vous arriver.

Vous avez aussi porté plainte contre X pour non-assistance à personne en danger et homicide involontaire. Qu'attendez-vous de la justice ?

Il faut que cette histoire soit jugée, c'est trop facile sinon. Il faut qu'il y ait une justice, à la fois pour moi, mais aussi pour toutes les familles qui ont vécu cela. Ce n'est pas normal de partir ainsi. Je ne peux pas avoir vu ce que j'ai vu et me taire. Et ne rien faire.

L’AP-HP dit «avoir suivi les recommandations»

« Consciente de la douleur engendrée par la perte d’un proche, l’AP-HP (NDLR : Assistance publique-Hôpitaux de Paris) a tenu à apporter », le 29 janvier, dans un communiqué, « des réponses factuelles » aux affirmations de Stéphanie Bataille, indiquant que son père avait « déclaré les symptômes de la Covid-19 au cours de son hospitalisation durant laquelle il recevait des visites dans sa chambre individuelle. Pendant la période à laquelle il y était hospitalisé, l’ensemble du personnel en contact avec lui a été testé négatif », assure l’AP-HP.

Etienne Draber a ensuite été transféré dans un autre service, « au sein duquel les visites ne sont pas autorisées en raison du profil des patients particulièrement fragiles, sauf exception », poursuit l’institution qui précise qu’il « a été considéré, en concertation avec la famille, qu’il était préférable que les proches, porteurs de la Covid-19 ne [lui] rendent pas visite ».

Et de rappeler qu’elle applique « les recommandations nationales de limitation des visites » pour « protéger du risque de contamination les patients et les personnels ». L’AP-HP indique encore que « des visites restent malgré tout possibles en fonction de l’état de santé du patient » et que cela « a pu être le cas à plusieurs reprises pour le père de Stéphanie Bataille et notamment la veille de son décès ».

Les équipes ayant prévenu la famille, « un membre de la famille a ainsi pu voir le patient avant son décès » et « Stéphanie Bataille a pu se recueillir auprès de son défunt père dans sa chambre au sein du service de soins ». Au sujet de la plainte, « nous n’avons pas d’éléments supplémentaires à apporter », réagissait-on ce dimanche à l’AP-HP. Comme indiqué, nous avons proposé une médiation mais la famille n’a pour l’instant pas donné suite ».