Covid-19 : les services de réanimation peuvent-ils faire face à la deuxième vague ?

Alors que le gouvernement parle publiquement de « deuxième vague », la question du sous-dimensionnement des capacités de réanimation en France ressurgit. Le ministère assure qu’une montée en puissance est planifiée mais les professionnels sont sceptiques.

 Un peu moins de 30 % des lits de réanimation sont actuellement occupés en France à cause du Covid.
Un peu moins de 30 % des lits de réanimation sont actuellement occupés en France à cause du Covid. LP/Guillaume Georges

La controverse court depuis le printemps, mais elle connaît ces derniers jours un retour au premier plan. Les services de réanimation sont-ils sous-dimensionnés en France face au nouveau coronavirus? L'hôpital peut-il soigner une flambée d'infections lourdes au Covid-19 sans déprogrammer d'autres interventions?

Dimanche soir, Olivier Véran n'a pas caché son agacement et publié une série de cinq messages sur Twitter en forme de mise au point. Face aux attaques répétées de l'opposition et d'une partie du corps médical, qui accusent le gouvernement de ne pas avoir augmenté durablement la quantité de lits disponibles, le ministre de la Santé s'est inscrit en faux.

« De 5000 lits de réanimation, nous pourrions monter jusqu'à 12 000 si la situation sanitaire l'exigeait », a promis le ministre des Solidarités et de la Santé.

Malgré la remontée encore opaque des données sur le sujet, on a tenté de faire le point sur cette question. Et sur le risque d'une saturation.

Combien y a-t-il de personnes en réanimation aujourd'hui ?

Il est impossible d'obtenir ce chiffre en temps réel, toutes maladies confondues. Ni en valeur absolue, ni en pourcentage. Tout juste sait-on que lors de la première vague, au plus fort de la crise hospitalière (autour du 8 avril), il y avait environ au total « 8200 patients en réanimation pour 10 500 lits opérationnels », selon des chiffres du ministère de la Santé.

Seules les statistiques liées au Covid-19 sont mises à jour quotidiennement et accessibles en ligne. Lundi soir, on comptait ainsi plus de 1539 cas graves pris en charge, un cap déjà franchi le 20 mars dernier (mais la tendance était alors exponentielle). Et ce pour une capacité de « 5800 lits de réanimation en dur », indique au Parisien le ministère des Solidarités et de la Santé. C'est-à-dire des lits commandés et équipés exclusivement pour les réanimations, pas des lits existants que l'on décide de convertir. Avant la crise, ce nombre s'élevait à environ 5000.

Covid-19 : les services de réanimation peuvent-ils faire face à la deuxième vague ?

Un peu moins de 30 % des lits sont donc occupés en France à cause du Covid-19. Cependant, l'analyse de ce taux national n'a pas vraiment de sens tant les disparités sont fortes d'une région à l'autre. Dans certaines zones, comme à Marseille ou dans les Hauts-de-France, les patients atteints du Covid-19 occupent plus d'un tiers des lits. En Île-de-France, ils représentaient ce lundi près de 42 % des cas, selon l'ARS.

Pourquoi cette estimation de 12 000 lits de réanimation ?

Il faut s'intéresser à une note ministérielle datant du 17 juillet 2020 pour saisir les grandes lignes du plan de bataille « en cas de nouvelle vague ». Ce document (disponible ici ) propose plusieurs hypothèses, dont la plus pessimiste correspond à cette fameuse barre des 12 000 lits de réanimation.

Cette estimation se base sur une enquête effectuée auprès des agences régionales de santé. Leur retour d'expérience de la première vague leur avait permis d'évaluer combien de places supplémentaires elles étaient capables de créer. En résumé : environ deux à trois fois plus. Dans la région francilienne, on passe ainsi de 1147 (chiffres de 2018) à 2700 le 22 mai 2020. En Corse, le nombre est lui multiplié par quatre (18 à 72).

Covid-19 : les services de réanimation peuvent-ils faire face à la deuxième vague ?

Concrètement, on réussit cela en transformant des salles. Près de 80 % des lits créées en urgences au printemps provenaient de l'aménagement des salles dites de « soins intensifs », de réveil et de bloc opératoire.

Il faut bien sûr ajouter à cela des renforts humains. Un tel chantier « nécessite de nombreux effectifs supplémentaires en personnel qui ne seront pas présents directement et ne peuvent pas être disponibles sur tout le territoire national en même temps », prévenaient elles-mêmes les autorités dans cette note. Selon elles, jusqu'à 24 000 infirmiers et 10 500 aides-soignants supplémentaires devront être recrutés en cas de scénario noir.

Pourquoi cet objectif semble difficile à tenir ?

Monter à 12 000 lits implique de nombreuses concessions, voire des sacrifices. Le premier d'entre eux, c'est d'annuler à nouveau bon nombre d'interventions d'urgence, notamment en cancérologie. C'est ce qu'on appelle « déprogrammer ». « Cela me paraît insensé de se remettre en situation de quasi-guerre. Il y a trop de patients qui ont besoin d'être opérés, il y a déjà beaucoup de retard et tout n'est pas encore compensé », souffle Christian-Michel Arnaud, médecin anesthésiste-réanimateur dans une clinique privée de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques) et président d'honneur du Syndicat national des anesthésistes-réanimateurs.

Son homologue Laurent Heyer abonde. « Je voudrais bien connaître la formule magique d'Olivier Véran, lance le secrétaire général du Conseil National Professionnel Anesthésie-Réanimation. Il faudrait aussi trouver une solution pour former en une semaine le double de soignants compétents à l'heure actuelle. Il faut environ un infirmier pour deux patients Covid-19. Pour un infirmier, avec diplôme d'Etat, cela nécessite au minimum 6 mois d'intégration. » Très critique envers le gouvernement, il déplore la gestion « calamiteuse » des primes et des indemnités accordées aux soignants venus à la rescousse. « La plupart sont dégoûtés et ne reviendront pas ».

Le ministère des Solidarités et de la Santé veut lui croire en une mobilisation express, grâce aux formations effectuées lors de la première vague et aux négociations estivales. « Le Ségur de la Santé a été un travail nécessaire mais n'est pas un solde de tout compte, indique-t-on au ministère. Les soignants sont épuisés, on le sait tous, mais on espère et on sait qu'ils seront là pour soigner les patients ». Concernant le choix de rester souple en termes de nombre de lits, le ministère invoque « un principe de réalité ». Pour lui, il est premièrement impossible de pousser les murs », et deuxièmement, incohérent de bâtir des lits en amont sans savoir « là où le virus va frapper ».

Les lits de réanimation sont-ils l'alpha et l'oméga de la lutte contre le Covid-19 ?

Evidemment, non. À l'image des tweets d'Olivier Véran ce dimanche, le gouvernement ne veut d'ailleurs pas que la lutte contre le Covid-19 se focalise sur les lits de réanimation. « Ce n'est pas le nœud du problème », insiste-t-on dans l'entourage d'Olivier Véran. Le respect des restrictions de déplacement et des gestes barrière reste la priorité. C'est là, selon les autorités, que se trouve la clé pour éviter de saturer les services de réanimation, et multiplier les décès.

Covid-19 : les services de réanimation peuvent-ils faire face à la deuxième vague ?

« C'est du bon sens », reconnaît le praticien Laurent Heyer, tout comme Christian Michel-Arnaud. Seulement, leur constat est tout aussi sévère lorsqu'on leur parle des stratégies de dépistage, de « tracing » et d'isolement déployées par le gouvernement. « Cet été, on a ramené les gens contaminés chez eux au lieu de les isoler. Maintenant, c'est trop tard. Avec 15 000 cas par jour, que voulez-vous faire ? » s'interroge Christian-Michel Arnaud. Lui craint déjà l'après et « espère juste qu'on confinera de manière intelligente ».

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