Covid-19 : le virus échappé d’un labo ? Pourquoi la thèse n’est pas si farfelue

On ne sait toujours pas comment a émergé le Covid-19. L’hypothèse d’un virus échappé d’un laboratoire - trop vite écartée comme complotiste - doit être examinée sérieusement, plaident cinq scientifiques.

 Cinq chercheurs français signent dans la revue Médecine/Sciences un article où ils reposent la question d’un accident de laboratoire à l’origine du Covid-19.
Cinq chercheurs français signent dans la revue Médecine/Sciences un article où ils reposent la question d’un accident de laboratoire à l’origine du Covid-19. AFP/Greg Baker

Alors que la pandémie est née il y a un an en Chine, la question de l'origine du SARS-CoV, le virus responsable du Covid-19 n'est toujours pas élucidée. Cinq chercheurs français (virologue, bio informaticien, physicien, spécialiste des génomes) signent dans la revue Médecine/Sciences un article où ils reposent la question d'un accident de laboratoire parmi d'autres possibilités. « Pas facile de se faire entendre, remarque Jacques van Helden, l'un des co-auteurs, professeur de bio-informatique à Aix-Marseille Université. Pour des raisons qui ne sont pas uniquement scientifiques, il y a beaucoup de réticences à formuler cette hypothèse. »

Aux Etats-Unis, où Donald Trump continue d'accuser la Chine d'être responsable, le débat est confisqué à des fins politiques. En France, l'hypothèse est accaparée par des gens « farfelus » balaie sobrement Jacques van Helden. Actuellement, la majorité des publications scientifiques s'accordent pour dire que le virus est d'origine naturelle. « Pourtant scientifiquement les éléments dont on dispose ne suffisent pas à exclure la piste d'un virus sorti d'un laboratoire », martèle le chercheur.

C'est déjà arrivé

Un des cas les plus connus concerne le virus Marburg identifié lors de flambées survenues en 1967 en Allemagne et en Serbie. Elles étaient liées à des travaux en laboratoire sur des singes verts africains importés d'Ouganda. La pandémie grippale de 1977 est un autre exemple, on estime désormais qu'il s'agissait d'une souche virale collectée dans les années 1950 qui aurait fuité d'un laboratoire. « Et plus récemment, plusieurs sorties accidentelles de SARS-CoV étudiés dans des laboratoires ont été rapportées dans la littérature, elles n'ont heureusement donné lieu à aucune épidémie importante », rapporte Etienne Decroly, virologue au CNRS.

C'est techniquement possible

En 1981 quand a émergé le sida, les rumeurs de fabrication de virus pouvaient être balayées facilement, la science n'en était alors simplement pas capable. Le contexte est très différent aujourd'hui. « On peut désormais reconstruire des virus en recourant aux outils de la biologie moléculaire ; des virus peuvent par ailleurs évoluer en laboratoire, en sélectionnant des souches qui ont la capacité de se développer chez différentes espèces », détaille Jacques van Helden. Que le SARS-CoV-2 soit le résultat de ce type de sélection accélérée est justement la piste discutée par d'autres chercheurs, américains ceux-là.

Certes, la capacité du virus à passer à l'homme ne semble pas avoir été « fabriquée intentionnellement en concevant son génome nucléotide par nucléotide, mais elle pourrait très bien avoir été sélectionnée après plusieurs passages au travers d'animaux de laboratoire ou de cultures cellulaires », expliquent ainsi Dan et Karl Sirotkin dans la revue scientifique Bioessay. Contrairement aux modifications aux moyens d'enzymes de restriction (sorte de « ciseaux » et de « colle » moléculaires), ce type de sélections en passant d'espèces en espèces en labo ne laisse pas de trace.

Le SARS-CoV-2 d'origine naturelle ? Pas entièrement satisfaisant

Si l'on sait que le SARS-CoV-2 a pour origine un virus de chauve-souris, on n'a pas toujours pas identifié l'animal, hôte intermédiaire, qui permettrait de passer de la chauve-souris à l'homme. Le pangolin a fait un moment figure de candidat. Mais il a été blanchi car le virus qui l'infecte est finalement très éloigné du virus humain. « C'est l'équivalent de plusieurs décennies d'évolution dans des directions différentes pour chacun de ces virus », insiste Alexandre Hassanin, zoologiste au Muséum national d'histoire naturelle.

L'article de la prestigieuse revue Nature Medicine cité pour affirmer l'origine naturelle du Covid-19 évoque cette lacune et réclame d'ailleurs plus de prélèvements dans la faune sauvage pour retrouver le chaînon manquant. Cet article ne pose toutefois que deux hypothèses extrêmes : origine naturelle ou conception intentionnelle, alors qu'il existe d'autres voies possibles pour expliquer l'émergence du virus humain. En particulier « le passage d'espèces à espèce en laboratoire », estime Jacques van Helden.