Covid-19 : «Je n’y arrivais plus...» Ces soignants ont préféré dire stop

Comme Margaux, infirmière en réanimation, de nombreux soignants ont décidé de rendre leur blouse blanche. Ils ne se voyaient pas affronter une nouvelle vague du Covid-19.

 Margaux, 33 ans, infirmière en réanimation, a quitté son poste à Bichat.
Margaux, 33 ans, infirmière en réanimation, a quitté son poste à Bichat. Andia/David Darrault

Selon une consultation de l'ordre national des infirmiers que nous publions en exclusivité, 40 % ont envie de changer de métier depuis la crise du Covid. Comme eux, d'autres soignants franchissent le pas. Et font le choix de la reconversion. Un déchirement mais aussi une question de survie.

« J'aurai tellement aimé assurer, continuer malgré tout. Mais je n'y arrivais plus ». Son métier d'infirmière, Margaux, 33 ans, l'aime plus que tout. Petite, c'était son premier déguisement, c'est comme ça, dit-elle, impossible d'expliquer pourquoi, sa vie, elle la voyait à l'hôpital. Alors depuis qu'elle a rendu sa blouse blanche, le 1er août après la crise du Covid, d'une dureté inimaginable, elle pense sans cesse à ses « champions », ses collègues de réa, qui sont toujours dans cette « galère » et forcent le courage, celui qu'elle « n'a pas eu », dit-elle, très émue. « J'ai un peu l'impression d'avoir baissé les bras, eux sont toujours là-bas ».

Mais son départ était la condition de sa survie alors c'est sans regret. Déjà, un mois avant l'épidémie, Margaux avait décidé de devenir infirmière libérale puis le Covid l'a fait revenir en catastrophe auprès des malades, « beaucoup se battaient si fort », se souvient-elle.

14 heures dans la chambre d'un patient

Aujourd'hui, cette maman de deux enfants veut accompagner les femmes qui allaitent, renouer avec la vie, loin de la mort. Elle a quitté la capitale avec sa famille, retrouvant Poitiers, sa ville d'enfance, sa mère et ses grands-parents. « Je veux de la douceur », lance-t-elle, faisant une croix sur ses dix ans en blouse blanche, dont cinq en réa. Et pas dans n'importe quel hôpital, à Bichat, où le premier malade du Covid a été admis le 24 janvier. D'abord, il a fallu affronter cette attente « extrêmement angoissante », avant l'arrivée des victimes d'une guerre silencieuse. Au fil des jours, même les chefs, les plus flegmatiques, affichaient une mine grave. « Ils nous disaient, vous ne verrez sûrement pas beaucoup vos enfants », se souvient Margaux, puis la vague a déferlé, mettant tout le monde KO.

Est-elle traumatisée ? « Touchée », rectifie-t-elle, en s'excusant d'avoir du mal à mettre des mots sur « tout ça ». De cette période, où l'infirmière restait parfois 14 heures dans la chambre d'un patient, il y en a trois qu'elle n'oubliera jamais. Ce survivant, un papa trentenaire en forme, pourtant intubé, dialysé, le cœur et les poumons, battant, respirant grâce à une machine. « Quand on l'a vu marcher avec sa femme, on en pleurait, je me disais, voilà pourquoi je suis là, c'était plus fort que tout », s'exclame Margaux, revivant cet instant de joie.

Et puis il y a cet homme de 65 ans, sous oxygène, grand amateur de musique classique, avec qui l'infirmière discutait des heures durant les soins, en écoutant Mozart. « Il me parlait beaucoup de ses enfants dont il était fier puis il est mort. J'ai eu envie de leur écrire une lettre, c'est un projet, je le ferai ». Une autre disparue l'a bouleversé, une jeune femme qu'elle n'a jamais vu réveillée. Après son décès, dans sa chambre, son fils et son mari ne pouvaient même pas la toucher, à cause des mesures strictes, instaurées au début de l'épidémie. « C'était horrible, j'avais une petite piscine dans les lunettes ». Jour après jour, on intube à la chaîne les patients qui suffoquent. « Ce qui m'a le plus marqué, c'étaient ces procédures inhumaines, l'impossibilité de prendre soin des malades et de leur famille », souffle-t-elle, pleine d'empathie.

« C'est comme si je ne parvenais jamais à quitter l'hôpital »

Peu à peu, les cauchemars détruisent ses nuits, la fatigue la fait flancher, jour et nuit, elle est au front, parfois 70 heures par semaine. Margaux, d'habitude maman poule, ne peut plus se concentrer, jouer avec ses enfants lui est impossible. « Je n'arrivais plus à être avec eux, c'est comme si je ne parvenais jamais à quitter l'hôpital », lâche-t-elle, des pleurs dans la voix. Elle s'arrête, reprend. « A ce moment-là, je ne me rappelais même pas du nom d'un légume, je devais le décrire pendant dix minutes à mon mari pour qu'il comprenne ce que je voulais manger ».

PODCAST. «On ne nous prépare pas à ça !» : Léa, 26 ans, interne en médecine, face au coronavirus

A la fin du confinement, son corps n'arrive plus à la porter comme si ses membres, trop lourds, s'écrasaient. Des séquelles neurologiques du Covid, avance Margaux, sûre de l'avoir attrapé. Durant dix jours, elle devient patiente, soignée par ses propres collègues. « Le jour de mon retour, je me suis évanouie, je crois que j'avais perdu toute confiance en moi ». En plus des malades, elle doit courir après son salaire de 2 500 euros, exceptionnellement haut durant la crise, que l'hôpital oublie de lui verser. Une preuve de plus que l'on néglige des soignants, pense-t-elle, à qui l'on demande tout. Margaux est donc partie, emportant avec elle le souvenir merveilleux de ses collègues, si solidaires et de ses patients « héroïques ». En attendant sa formation dans un an, elle a fait quelques missions dans une clinique à côté de Poitiers. Maintenant, c'est fini. Margaux a retrouvé ses enfants, qu'elle ne quitte plus. Apprécie le calme des rues, la lenteur du quotidien et ce soleil qu'elle observe, longuement, se coucher depuis sa fenêtre. Comme si tout recommençait. Elle rit : « Je suis fauchée mais je n'ai jamais été si heureuse ».

Sandrine veut ouvrir une table d'hôtes

C'était en avril, autour d'un dîner. Sandrine et son mari s'interrogent. Qu'est-ce qu'ils aiment vraiment dans leur métier ? Chacun prend une feuille. « Relationnel, être proche des gens », liste l'aide-soignante de 40 ans. « Faire de bons petits plats », écrit son époux cuisinier. Et alors, pourquoi pas ouvrir une table d'hôte ? Pas en Nouvelle-Aquitaine, leur région actuelle, mais plus au Sud, où tout serait à recommencer. « D'un coup, on s'est dit, que ce serait un projet formidable », s'enthousiasme Sandrine, épuisée par ces mois au chevet des malades du Covid, dans un hôpital en Gironde dont elle préfère taire le nom. De cette première vague, l'aide-soignante, en garde un souvenir amer, plein de colère.

Comment ont-ils pu travailler avec des masques FFP2 périmés depuis 2009, des chemises d'opérés faute de blouses? « Ce qui m'a aussi complètement minée, c'est d'accompagner les familles par téléphone, après un décès, sans pouvoir voir leur prendre la main, ils n'avaient pas non plus le droit de voir le corps, souffle Sandrine, qui ne reconnaît plus le métier qu'elle aime tant. Comment l'Etat a-t-il pu laisser faire ça? ». Un peu avant le déconfinement, les patients Covid quittent le service, c'est le contrecoup, « la déprime ».

« J'étais devenue un automate et tout à coup, j'ai relâché la pression, mon médecin m'a arrêté deux semaines car je pleurais sans arrêt ». L'idée d'ouvrir une table d'hôte, évoquée avec son mari, s'impose comme une certitude. Personne n'est au courant. Ce sera d'ici quelques mois. En attendant, Sandrine, comme beaucoup de ses collègues, en burn-out, se posent la même question. Face à la seconde vague, « comment vont-ils résister?

Thomas « profondément écœuré »

Féru de BD, Thomas a débuté une formation pour devenir libraire./DR
Féru de BD, Thomas a débuté une formation pour devenir libraire./DR  

Certes, il n'a pas pris la vague du Covid de plein fouet comme ses collègues. Mais c'est après le confinement, lorsque les autres patients sont revenus à l'hôpital, que Thomas a pris la relève, cravachant comme un fou dans son service de post-urgence à Lyon. En plein été, l'infirmier de 35 ans comprend alors que rien n'a changé. Après un an de mobilisation, une crise hors-norme, « on travaillait toujours 1 jour sur 2 en sous-effectif », lâche ce syndiqué, « profondément écœuré » et déçu par les annonces du Ségur de la Santé. Alors oui, les salaires vont être augmentés mais quid du personnel, des moyens?

« Quand une maison s'écroule, on refait le toit, là on nous donnait seulement de la peinture ». C'est le déclic, il décide de rendre sa blouse le 6 août. « Je me suis dit, je ne continue pas comme ça ». Thomas, féru de BD, sera libraire. Du moins, il va faire une formation. Comme Sandrine et Margaux, il a demandé sa mise en disponibilité, et pourra toujours revenir à l'hôpital si ça ne marche pas. « Je tente, je n'ai pas d'enfant, d'emprunt, ni de plante verte, sourit-il. Quand j'ai dit à mes collègues que je partais, personne ne m'a dit, reste, tu vas voir, ça va s'arranger ».