Covid-19 : «Il faut garder une place pour les autres malades»

Le Pr François Faitot, chirurgien à Strasbourg, est à l’origine de la tribune de médecins qui appellent à s’organiser pour que les malades non-Covid ne soient pas exclus des soins comme lors de la première vague.

 A Mulhouse (Haut-Rhin), le 23 mars, lors de l’installation d’un hôpital de campagne par l’armée en pleine épidémie de Covid-19.
A Mulhouse (Haut-Rhin), le 23 mars, lors de l’installation d’un hôpital de campagne par l’armée en pleine épidémie de Covid-19. LP/Philippe de Poulpiquet

Face au rebond des cas de Covid-19 en France, le Pr François Faitot redoute qu'on abandonne à nouveau les autres patients pour soigner en priorité les malades contaminés par le coronavirus. « Ce qui s'est passé en mars ne peut plus se reproduire », clame ce spécialiste de la greffe, chirurgien hépatique au CHU de Strasbourg (Bas-Rhin), durement touchée par la première vague de l'épidémie. « On a oublié les patients cancéreux, insuffisants cardiaques, hépatiques, rénaux », déplore-t-il. Il est à l'origine de la tribune signée par 15 médecins qui appellent à s'organiser pour éviter de reporter des soins importants et de risquer une perte de chance pour les malades.

Pourquoi avez-vous rédigé cette tribune ?

Pr FRANÇOIS FAITOT. Parce qu'il nous a été impossible de soigner nos patients durant la première phase de l'épidémie, ce qui a conduit à une perte de chance. Face à l'ampleur de la vague, un certain nombre de centres ont dû arrêter les transplantations d'organes vitaux, comme le foie ou le cœur. Des patients, en attente de greffe, sont décédés parce que le nombre de donneurs a encore diminué et qu'il n'y avait plus de place en réanimation. On a dû reporter des interventions de cancers et deux mois plus tard, à la fin du confinement, leur tumeur avait tellement évolué qu'on ne pouvait plus les opérer. Le Grand Est, Paris et le Nord ont particulièrement souffert.

Quel message fort voulez-vous faire passer ?

Ce qui s'est passé en mars ne peut plus se reproduire. Nous appelons les hôpitaux à s'organiser. On s'adresse à tous les professionnels de santé et on leur dit, « collègues, préparons-nous » ! Chacun doit, à son échelle, discuter avec les agences régionales de santé pour maintenir des lits de réanimation, des blocs opératoires pour prendre en charge les autres malades. On le sait, c'est indispensable à leur survie. D'autant que cette seconde vague touche davantage de régions, l'épidémie est plus diffuse, on est donc tous concernés.

Mais certains hôpitaux déprogramment déjà leurs interventions…

Il me semble totalement justifié de reporter des opérations non urgentes pour préparer les services à un afflux de malades. Mais, aujourd'hui, on voit que plusieurs régions réactivent le plan Blanc, qui permet de faire plus de places aux patients du Covid. C'est la première phase d'un arrêt complet des activités, on l'a vu au printemps. Cette fois-ci, occupons-nous de tout le monde. Il y a urgence à agir.

Quel souvenir gardez-vous de cette première vague dans le Grand Est ?

Un sentiment d'impuissance. On a été tellement impressionnés par l'arrivée brutale de l'épidémie que donner la priorité aux malades du Covid nous semblait légitime. En quinze jours, on est passé de 57 à 171 lits en réanimation. On n'a rien dit, on a accepté. Puis, au bout de quelques semaines, on s'est posé la question : est-ce vraiment normal ? Beaucoup de décisions ont été prises sur la peur et on a oublié les patients cancéreux, insuffisants cardiaques, hépatiques, rénaux. On a fait le maximum, mais on ressent tout de même de la colère et de la tristesse.

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Est-ce à dire qu'il ne faut plus donner la priorité aux malades du Covid ?

Non, mais il faut garder une place pour les autres. Durant la première vague, certains hôpitaux ont dû se poser la question d'une sélection des malades Covid, en fonction de leur âge et des comorbidités, parce que les réa étaient pleines. Exclure de ce questionnement les patients greffés ou cancéreux entraîne une rupture d'équité dans l'accès aux soins.

Avez-vous pu rattraper le retard de prise en charge ?

Oui, on y est arrivé fin juillet. Heureusement, à Strasbourg, on a pu reprendre assez vite une activité au bloc opératoire, ce qui n'est pas le cas partout. Nous avons pu rattraper le nombre de greffes, mais il reste beaucoup d'examens de contrôle en retard. Certains patients, à haut risque de développer un cancer, n'ont donc pas eu d'IRM ou de scanner depuis six mois. Concernant le Covid, la situation est assez calme chez nous. Mais les patients en attente d'une transplantation sont inquiets. Ils nous disent, l'épidémie repart, les greffes vont à nouveau s'arrêter, qu'est-ce qu'on va devenir ?