Covid-19 : ce que disent vraiment les chiffres à Marseille

Les hôpitaux de la ville, où la polémique fait rage sur les mesures très strictes annoncées mercredi, nous dressent un état des lieux des tensions actuelles, notamment en réanimation.

 Marseille (Bouches-du-Rhône), le 17 septembre. Mercredi, le ministre de la Santé Olivier Véran a annoncé la fermeture des bars et restaurants de la ville.
Marseille (Bouches-du-Rhône), le 17 septembre. Mercredi, le ministre de la Santé Olivier Véran a annoncé la fermeture des bars et restaurants de la ville. REUTERS/Eric Gaillard

« Monsieur le ministre, vous perdez le sens des réalités »! C'est par ce tweet rageur qu'a réagi mercredi 23 septembre Benoît Payan, le premier adjoint à la maire de Marseille, contestant le fait que la situation sanitaire dans la cité phocéenne nécessite la fermeture totale des bars et restaurants. Et l'élu de brandir une courbe censée prouver que le premier tour de vis, dix jours plus tôt, a déjà eu un impact positif sur les contaminations au Covid-19 : entre le 14 septembre et le 18 septembre le nombre de nouveaux cas a baissé dans les Bouches-du-Rhône et il a lui-même prolongé la courbe descendante d'un beau trait rouge.

Que disent exactement les chiffres marseillais et comment les interpréter ? Décryptage à la lumière des données des hôpitaux de la ville.

Covid-19 : ce que disent vraiment les chiffres à Marseille

Un plateau de trois jours, c'est quoi? Mercredi, Olivier Véran, le ministre de la Santé, a effectivement évoqué un léger mieux, parlant d'un « plateau qui a duré trois jours », mais estimant que cela ne suffisait pas. « Ce que le ministre a voulu dire, c'est qu'au niveau des réanimations, on a eu durant quelques jours autant de sorties que d'entrées de malades. Par exemple, cela a été le cas hier : trois malades y sont entrés, trois autres en sont sorties », décrypte une porte-parole de l'AP-HM (Assistance publique - Hôpitaux de Marseille), mais, insiste-t-elle, « la situation est tendue ». Jeudi à midi, sur les quatre hôpitaux dépendants de l'AP-HM, il ne restait plus, pour les patients Covid, que cinq lits de réanimation disponibles et 36 lits d'hospitalisation… « Nous avons actuellement 212 patients Covid hospitalisés, dont 45 en réanimation, c'est plus qu'à la fin du confinement : le 7 mai, nous avions ainsi 103 personnes hospitalisées dont 36 en réanimation », précise-t-elle encore. C'est cet état des lieux préoccupant sur le plan hospitalier, mais aussi le maintien à un niveau cinq fois plus élevé que celui de la moyenne nationale du nombre de nouveaux cas positifs rapportés à la population (taux d'incidence) qui a fait pencher la balance.

Pourquoi plusieurs chiffres pour le « R » ? Michèle Rubirola, la maire de Marseille, a assuré pour sa part que le R effectif − le taux de reproduction du virus, le nombre de personnes contaminées par un malade − est passé en dessous de 1 depuis quatre jours chez les moins de 60 ans. Le taux de reproduction du virus reste toutefois élevé chez les plus de 60 ans, à 1,23, « mais il était à 1,5 et même à 1,7 auparavant », précise l'édile. Un chiffre que l'agence régionale de santé ne veut ni confirmer, ni infirmer, précisant seulement que ce R était extrait « au niveau régional » par Santé publique France, l'agence nationale de santé publique, et donc dépasse les frontières de la seule ville de Marseille.

Pouvait-on reporter la décision ? « Reporter la décision de 10 jours, comme le réclament les élus marseillais, serait un non-sens sur le plan sanitaire, réagit l'infectiologue Anne-Claude Crémieux de l'hôpital Saint-Louis à Paris. Car attention aux fluctuations de chiffres, d'un jour sur l'autre, elles peuvent être très importantes et ce n'est qu'au bout de 14 jours que se dégage une vraie tendance ! ». La médecin juge donc la stratégie suivie « pertinente ». « Il faut tout faire pour éviter la saturation des hôpitaux. En hiver, ils connaissent toujours un afflux de pathologies, c'est le cas, par exemple, en cardiologie. Pour éviter l'engorgement, il n'y a pas donc d'autres choix que de freiner encore la circulation du virus », martèle la praticienne.

Quelle autre stratégie possible ? Le virologue marseillais Jean-Michel Claverie n'est pas du tout, lui, de cet avis. Pour ce grand connaisseur du monde des virus et praticien hospitalier en santé publique (mais non médecin), ce nouveau tour de vis frise « l'hystérie ». « Le gouvernement surréagit, estime-t-il, ce n'est pas en courant après un virus qu'on jugule une épidémie, estime le chercheur, c'est en se focalisant sur les malades en danger grave ou mortel, comme les personnes âgées. Car en réalité, les tests PCR ne disent pas grand-chose de l'état de contagiosité des personnes, c'est la grande faille ! »