Course aux vaccins : derrière les effets d’annonce, pourquoi il faut garder son sang-froid

Le duel auquel se livrent les laboratoires pharmaceutiques autour du taux d’efficacité de leurs vaccins contre le Covid-19 cache encore de nombreuses inconnues.

 En huit jours, trois fabricants de vaccins contre le Covid-19 ont annoncé avec fracas que leur produit était efficace à 90 % au moins.
En huit jours, trois fabricants de vaccins contre le Covid-19 ont annoncé avec fracas que leur produit était efficace à 90 % au moins. AFP/Joël Saget

Comme l'impression d'assister à une course de petits chevaux. Pfizer/BioNTech, Moderna, Spoutnik V, Sanofi, AstraZeneca… Les plus grands laboratoires pharmaceutiques se défient depuis plusieurs semaines à coups de communiqués de presse pour vanter l'efficacité de leurs vaccins respectifs contre le nouveau coronavirus.

Mercredi, Pfizer/NTech a repris la main aux yeux de l'opinion publique et des décideurs en revendiquant une protection à hauteur de 95 % contre tout risque d'infection. C'est 5 % de plus que lors de ses analyses partielles dévoilées le 9 novembre, 3 % de plus que le remède russe - et sa méthodologie controversée.

Mais c'est surtout 0,5 % au-dessus des promesses de son compatriote mais non moins rival américain Moderna. Encore au stade des résultats préliminaires, la société de biotechnologie avait jusqu'ici l'avantage, grâce à son « chiffre » mais aussi à une conservation beaucoup plus simple de son produit.

« On ne va pas appuyer sur un bouton et vacciner tout le monde »

Au-delà des intérêts financiers et géopolitiques, ces différentes annonces ont suscité un enthousiasme légitime à travers le monde scientifique. Atteindre un tel niveau d'immunité à peine huit mois après la propagation du virus a tout d'une prouesse. Il n'en demeure pas moins qu'elles doivent être analysées avec rigueur et prudence. Pas question de se faire éblouir malgré l'urgence de la situation.

« Il ne s'agit pas du tout d'être alarmiste. Ces informations sont très encourageantes. Seulement, à partir de là, on ne va pas appuyer sur un bouton et vacciner tout le monde », avertit le virologue Xavier de Lamballerie, membre du comité Vaccin Covid-19, dont la mission consiste à aiguiller le gouvernement français. À l'instar de ce spécialiste des virus émergents, officiant à l'AP-HM de Marseille, de nombreux spécialistes réclament des données beaucoup plus précises avant de crier victoire.

Durée de protection, effets secondaires et efficacité chez les plus fragiles

La première interrogation concerne l'efficacité à moyen et long terme de ces vaccins. Sans surprise, il est trop tôt pour statuer sur ce point. Les expérimentations de phase 3 - la dernière avant l'homologation des autorités - ont au mieux démarré cet été. Dans son dernier communiqué, Pfizer évoque une durée de protection de « 28 jours » après la première dose, et « sept jours » après la seconde dose. Les délais sont à peu près similaires du côté de Moderna. Or, on attend d'un vaccin d'agir au moins une année, à l'image de celui contre la grippe.

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Autre incertitude : les potentiels effets secondaires (douleurs musculaires, maux de tête, vomissements, fatigue…). « Aucun traitement au monde n'existe sans de possibles désagréments. Qu'ils soient graves ou pas graves, rares ou pas rares, c'est toujours mieux de les détecter. Pour l'heure, le suivi est de trop courte durée, d'autant plus que les expérimentations ont surtout été effectuées sur des populations jeunes et en bonne santé », pointe Etienne Delcroly, virologue et directeur de recherches au CNRS à Marseille.

Venons-en justement au cas des personnes âgées et à risque. Il est central. A l'instar des observations sur la grippe, il est communément admis que l'efficacité des vaccins sur les personnes fragiles chute. « Il est vraisemblable qu'une faible réponse vaccinale sera obtenue (chez les plus de 75 ans) et qu'il faudra couvrir par des mesures de protections barrière », notait en juillet le comité Vaccin Covid-19 dans un avis public rendu au gouvernement.

Autant dire que Pfizer a créé la surprise en indiquant ce jeudi avoir obtenu un taux d'efficacité de 94 % chez les plus de 65 ans. Un « résultat remarquable », a commenté sur Twitter la référence de l'immunologie Akiko Iwasaki, professeur à l'université de Yale. Aucune donnée précise n'a toutefois été publiée sur la répartition par âge des 43 000 participants, et notamment des 170 personnes ayant contracté le Covid-19 et des huit ayant reçu un vaccin. Moderna comme Pfizer/BioNTech promettent de soumettre leurs travaux à une expertise extérieure dans les prochaines semaines.

Un vaccin contre toutes les infections et seulement contre les formes graves ?

Cette question des personnes âgées pose en creux celle, tout aussi cruciale, de la portée vaccinale de ces vaccins. Ceux de Moderna et Pfizer sont-ils capables d'empêcher toute infection au Covid-19 ou uniquement de limiter les formes sévères et l'afflux de malades dans les services hospitaliers ?

En l'absence de données claires et d'une série de relectures auprès de comités indépendants, Jean-Daniel Lelièvre, chef du service des maladies infectieuses à l'hôpital Henri-Mondor de Créteil (Val-de-Marne), reste sur ses gardes. « Il ne faut pas confondre protection contre l'infection et contre la maladie, insiste-t-il. Je ne vais pas me faire des amis, mais regardez la vaccination contre la grippe. Il est clair que quand vous vaccinez massivement, vous protégez contre les grippes graves. Mais l'effet d'immunité collective contre la grippe reste très discuté ».

Autrement dit, le vaccin contre le Covid-19 pourrait très bien freiner la part de cas graves mais sans pour autant s'attaquer à la propagation du virus dans la population générale. « Rencontrer le pathogène et ne pas du tout être infecté, ce serait l'idéal. Mais ce cas de figure est assez rare pour les maladies respiratoires », abonde Etienne Decroly.

A ce sujet, Jean-Daniel Lelièvre attend quelques éclaircissements sur la prise en compte des cas asymptomatiques parmi les infections comptabilisées par les laboratoires. Contacté par le Parisien, Pfizer assure avoir détecté l'ensemble des cas positifs en s'appuyant sur les tests de sérologie. « Il y a des asymptomatiques dont les tests ne vont pas montrer de séroconversion », répond toutefois le professeur français, pas inquiet mais en demande d'éléments tangibles.

« Il faut avoir le courage d'attendre un petit peu »

En bref, lister toutes ces inconnues incite évidemment à la prudence. D'autant que la défiance envers l'industrie pharmaceutique semble tout aussi forte qu'envers les responsables politiques. « On craint que les autorités se précipitent », souffle Jérôme Martin, co-fondateur de l'Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament. Ce dernier regrette la prise de pouvoir des firmes privées au détriment de la recherche publique, et que cette « logique de concurrence effrénée » empêche de réfléchir à la « complémentarité des différents vaccins ».

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En France, à en croire Xavier de Lamballerie, membre du Comité Vaccin Covid-19, aucune campagne de vaccination à grande échelle n'est envisagée avant le printemps. « On commencera probablement à avoir des éléments de comparaison solides au milieu du premier trimestre 2021, prévoit-il. Il faut avoir le courage d'attendre un petit peu pour avoir des données sécurisées ». Pour l'heure, seules des « négociations très avancées sont en cours avec certains laboratoires pour des essais industriels et académiques », précise-t-il.

Cependant, cela ne signifie pas qu'aucun Français ne recevra de vaccin en début d'année. Les publics les plus à risque - les personnels de santé, les plus âgés et les métiers exposés -, pourraient en bénéficier plus tôt, « en fonction du rapport bénéfice/risque », indique Xavier de Lamballerie. À partir de là, se posera un débat tout aussi vaste, celui du prix du vaccin. « Pour le premier groupe, l'objectif sera de protéger vite et je ne pense pas qu'on regardera le montant de la commande. En revanche, sur une population massive, on regardera le meilleur service pour le coût le plus raisonnable », conclut Xavier de Lamballerie.