«C’est inadmissible d’avoir un vaccin peut-être moins efficace»: ces soignants qui ne veulent pas d’AstraZeneca

En raison des interrogations sur l’efficacité du vaccin AstraZeneca face à certains variants et des effets secondaires qu’il risque de générer, des professionnels préféreraient se faire injecter des doses Pfizer ou Moderna.

AbonnésCet article est réservé aux abonnés.
Un soignant reçoit une dose de vaccin AstraZeneca, à l’hôpital Foch (Suresnes), le 8 février 2021.
Un soignant reçoit une dose de vaccin AstraZeneca, à l’hôpital Foch (Suresnes), le 8 février 2021. REUTERS

Le mal-aimé AstraZeneca trouvera-t-il son public ? Réservé en priorité aux professionnels de santé et du monde médico-social âgés de moins de 65 ans depuis sa mise sur le marché début février, ce vaccin contre le Covid-19 produit par le groupe pharmaceutique avec l’université Oxford fait l’objet de critiques sur son efficacité. Au point que des soignants préfèrent attendre plutôt que se faire piquer dans l’immédiat. « J’étais prêt et motivé, mais j’ai changé d’avis vu l’évolution de la situation », témoigne Bernard*, 55 ans, qui travaille dans le médico-social en Moselle.

A lui et à d’autres, deux éléments posent globalement souci : l’efficacité du vaccin face à certains variants du SARS-CoV-2 et le risque d’effets indésirables. D’une part, il n’y a pas de certitude que le sérum AstraZeneca soit aussi efficace face aux souches recensées en premier en Afrique du Sud et au Brésil. Il est censé protéger à 70 % contre toutes les formes cliniques de Covid-19, mais ce taux serait abaissé à 50 %, voire à moins de 25 %, pour les formes modérées liées au variant dit « sud-africain », d’après des données mises en avant par les autorités sud-africaines qui ont préféré en suspendre la distribution. Or, cette souche, ainsi que la celle dite « brésilienne » avec qui elle partage une mutation commune, circule déjà beaucoup dans certains territoires français. En Moselle, elle représenterait « plus de 100 nouveaux cas par jour », d’après Olivier Véran.

D’autre part, l’Agence nationale de sécurité de médicament (ANSM) a fait état jeudi 11 février de « 149 déclarations de pharmacovigilance entre le 6 et le 10 février matin, mentionnant des syndromes grippaux souvent de forte intensité (fièvre élevée, courbatures ou céphalées) », sur environ 10 000 vaccinés avec AstraZeneca. Plusieurs hôpitaux, notamment en Bretagne, ont été contraints d’adapter leur calendrier de vaccination afin de ne pas se retrouver en manque d’effectifs en raison des arrêts de travail.

« Beaucoup d’autres préfèrent ne pas se faire vacciner »

« On a reçu 2000 doses Moderna ou Pfizer supplémentaires en Moselle ce week-end. Tous les rendez-vous ont été pris en deux heures. En revanche, beaucoup d’autres préfèrent ne pas se faire vacciner plutôt que de recevoir du AstraZeneca », raconte Monique François, secrétaire départementale de Force ouvrière Santé dans le département. Sur Doctolib, de nombreux créneaux ouverts à la réservation cette semaine dans des centres hospitaliers du territoire apparaissent en effet toujours disponibles. Le « Monsieur vaccin » du gouvernement, Alain Fischer, a lui-même recommandé dimanche dans le JDD que les jeunes soignants en Moselle bénéficient d’un vaccin à ARNm, Pfizer/BioNTech ou Moderna. Ceux-ci ne sont en théorie prévus que pour les personnes âgées de plus de 75 ans et les soignants âgés d’au moins 50 ans ou présentant des comorbidités. « Quand j’ai entendu parler de cette forte poussée des variants dans le département, j’ai révisé mon jugement, d’autant que je suis dans une région, le bassin houiller, où ils circulent le plus », s’inquiète Bernard.

LIRE AUSSI > Covid-19 : pourquoi le vaccin AstraZeneca est sur la sellette

« C’est inadmissible de vacciner les soignants avec un produit peut-être moins efficace, vu que le virus circule toujours beaucoup. Si demain nous, soignants, tombons malades, il y aura moins de médecins et d’infirmières dans les services alors que nous avons la vie des patients entre les mains », tonne en écho Benjamin Davido, infectiologue à l’hôpital Raymond Poincaré, à Garches. Son service a reçu 100 doses AstraZeneca la semaine dernière. « On aurait pu s’attendre à ce que ça se bouscule au portillon, mais on a eu très peu de demandes pour des primo-injections », indique le médecin, âgé de 39 ans. Contaminé lors de la première vague, il préfère lui aussi attendre que Pfizer ou Moderna lui soit proposé.

Véran a reçu une dose AstraZeneca

Il est difficile de mesurer ce phénomène. Mais les témoignages concordent pour dire qu’AstraZeneca ne rencontre pas son public pour l’instant. Une médecin francilienne, qui a reçu la seconde dose de Pfizer à Necker vendredi, s’en est directement rendu compte. « J’ai discuté avec le personnel, ils avaient prévu de vacciner aussi avec AstraZeneca la semaine dernière, mais ils ont arrêté au bout d’un jour, faute de volontaires », raconte-t-elle. Certains professionnels de santé, craignant d’être fiévreux le week-end, étaient aussi réticents à venir en fin de semaine. « Il y a pas mal de doutes que l’on perçoit quand on discute avec les gens, mais c’est difficilement quantifiable », enchaîne une médecin installée à Strasbourg.

Monique François juge que ces rebondissements sont d’autant plus dommageables qu’il « y avait une demande pour se faire vacciner bien plus forte qu’attendu ». « Les autorités escomptaient environ 30 % de soignants, mais on a déjà dépassé les 30 % chez les plus de 50 ans », indique-t-elle. « On aimerait que le ministère sollicite une réunion avec les instances représentatives pour rassurer ou, sinon, pour proposer une alternative », exhorte de son côté Emanuel Loeb, le président du syndicat « Jeunes médecins ».

Newsletter L'essentiel du matin
Un tour de l'actualité pour commencer la journée
Toutes les newsletters

Olivier Véran, neurologue de profession, a lui-même été piqué avec AstraZeneca lundi 8 février. Ce vaccin protège contre « au moins 99 % des souches qui circulent » en France, avait-il alors voulu rassurer. Le Dr Narada Phlek, médecin du travail en Ile-de-France, a lui aussi eu vent de toutes ces inquiétudes. Mais il préfère voir le problème dans l’autre sens : « Pfizer n’est actuellement utilisé que pour les secondes doses. Nous avons aujourd’hui AstraZeneca qui apporte au moins une certaine protection après la première dose, donc je pense qu’il ne faut pas attendre. »