Alcool, tabac, drogue : lorsque le télétravail augmente les risques pendant le confinement

Travailler chez soi, en raison de la crise sanitaire, expose les salariés déjà fragilisés à un danger supplémentaire face à des pratiques addictives. Une étude, que nous révélons en exclusivité, donne l’alerte.

 66% des Français pensent que le télétravail peut conduire à augmenter sa consommation d’alcool.
66% des Français pensent que le télétravail peut conduire à augmenter sa consommation d’alcool. LP/Arnaud Dumontier

L'entreprise n'est pas seulement le lieu où l'on exerce son métier. Pour les salariés victimes d'une addiction, elle est aussi un rempart plus ou moins poreux, permettant de contrôler leur dépendance et donc la conduite compulsive qui va avec. Alcool, tabac, drogues… avec le confinement et la généralisation du télétravail, une grande partie d'entre eux se retrouvent désormais seuls face à cette emprise.

Selon une étude* que nous révélons, menée par Odoxa pour le cabinet spécialisé dans la prévention des pratiques addictives GAE Conseil, les signaux sont au rouge. Si 31% des salariés et 40% des manageurs affirment que les pratiques addictives étaient déjà fréquentes sur le lieu de travail, elles le sont encore davantage, selon eux, en télétravail. C'est ce que confient 41% des salariés et 47% des manageurs. Respectivement, dix et sept points de plus.

Alcool, tabac, drogue : lorsque le télétravail augmente les risques pendant le confinement

« Lorsqu'on est dépendant, on se cache beaucoup du regard des autres. En travaillant à domicile, cette barrière saute et cela devient beaucoup plus compliqué. Et c'est applicable pour toutes les addictions », insiste Ariane Pommery de Villeneuve, ancienne alcoolique exerçant désormais comme patiente-experte au service d'addictologie de l'hôpital Bichat, à Paris (AP-HP).

«Pas besoin de trouver des stratagèmes»

« Pas besoin de s'habiller ni même de se doucher, de trouver des stratagèmes pour sa consommation… Avec le télétravail, les dépendants se retrouvent avec un temps libre supplémentaire à occuper. Sans compter l'isolement et l'ennui qui peuvent faire augmenter cette consommation », détaille celle qui a arrêté de boire il y a dix ans, et qui est désormais une aide pour celles et ceux qui entreprennent un parcours de soins qu'elle connaît bien.

« Cette question de l'addiction dans cette configuration inédite est totalement hors des radars. Pourtant, le premier confinement a été épouvantable pour nos patients. 70% d'entre eux ont rechuté. Pour pouvoir les ramener à nous, nous avons dû adapter rapidement notre cadre thérapeutique, proposer des groupes de parole par visioconférence, faire des permanences à rallonge… Si nous sommes mieux préparés, nous restons tout de même très vigilants », concède le docteur en addictologie Alexis Peschard, par ailleurs président de GAE Conseil, commanditaire de l'étude.

Le cabinet intervient à la demande des DRH ou managers lorsque des comportements addictifs sont repérés chez un salarié. Mais comment bien les détecter, désormais? Lors d'une précédente étude, datant du mois d'avril et réalisée également par Odoxa pour ce même cabinet, il apparaissait notamment que, lors du premier confinement, 5,5 millions de Français ont consommé plus d'alcool, un Français sur deux a augmenté son temps sur les écrans ( jeux vidéo, réseaux sociaux, séries télé), 27% ont davantage fumé ou encore mangé avec excès (19%). Parmi les raisons invoquées? L'inquiétude face à l'épidémie, la crainte d'un avenir sombre, mais aussi le sentiment de solitude ou encore des difficultés à s'occuper.

«Une maladie du lien social»

« L'addiction est une maladie du lien social, elle vous coupe des autres. Souvent, avec la place qu'occupe l'addiction, l'entourage a disparu et les seules relations qui restent sont celles entre consommateurs, mais aussi entre collègues de travail. En travaillant de chez eux, les dépendants perdent un vrai vecteur thérapeutique », décrypte l'addictologue.

Dans la dernière enquête, par exemple, pour 81% des Français, le télétravail présente un risque important d'hyperconnexion, 75% craignent une augmentation de la consommation de tabac, 66% de celle d'alcool et 55% de celle de cannabis.

« Aujourd'hui, toutes les conditions sont en effet réunies pour ajouter des difficultés aux personnes déjà malades mais aussi à ceux, pas encore dans la dépendance, qui ont un trouble de l'usage des substances et pourraient basculer. Les entreprises et les pouvoirs publics doivent se mobiliser et mettre en place des politiques de prévention adaptées aux nouveaux enjeux du distanciel », prévient Alexis Peschard.

* «Impact du télétravail sur les pratiques addictives des Français en entreprise», étude réalisée du 28 septembre au 6 octobre 2020 auprès de 3 002 Français (1 587 salariés, 577 managers, 598 télétravailleurs).

Les signes qui doivent alerter

Ce verre de vin (voire deux ou trois) qui vient « récompenser » la fin d’une journée de télétravail, ces cigarettes que l’on consomme sans aucune restriction devant son ordinateur… Est-ce le terrain vers la dépendance ?

La quantité n’est pas le seul critère. « Il faut raisonner au-delà de cette notion. La question est : Qu’est-ce que je recherche avec cette consommation ? A m’occuper ? A me sentir mieux ? Si vous recherchez un effet en consommant, vous n’allez pas forcément tomber dans la dépendance, mais vous êtes à risque », alerte l’addictologue Alexis Peschard.

Traquer ennui et solitude. Attention aux premières causes de la consommation, loin devant les autres : l’ennui et la solitude. Deux sentiments très partagés en ces temps de confinement, que l’on pourrait être tenté de chasser en buvant, mangeant, fumant, être sur les écrans… plus que de raison. « L’addiction est un apprentissage, un mauvais apprentissage, poursuit le médecin. Le corps apprend qu’en consommant une substance, cela génère du plaisir, un état de bien-être. Plus on s’y expose, plus le corps va la réclamer. Quand on se rend compte de ce besoin, c’est déjà trop tard. Si vous ne voyez pas d’autre moyen que de boire un verre pour vous détendre, par exemple, c’est problématique. »

Se poser les bonnes questions. « Soyez dans la pleine conscience de votre consommation, indique pour sa part Ariane Pommery de Villeneuve, qui vient en aide aux dépendants alcooliques à l’hôpital Bichat à Paris (AP-HP). Interrogez-vous ! Est-ce une récompense systématique ? Une réponse presque médicamenteuse à une difficulté ? Si ce n’est pas le cas, très bien. Mais si je ne peux pas m’en passer, est-ce qu’il ne serait pas temps d’en parler à mon médecin ? »

Attention aux faux arguments qui rassurent. « Certains me disent : Mais moi, je peux m’arrêter toute une semaine, aucun problème. Or, cela ne veut rien dire. On peut très bien s’arrêter pendant une longue période et reprendre en perdant le contrôle de sa consommation et en l’augmentant », alerte Ariane Pommery de Villeneuve.