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Qui sont les femmes en niqab ? Plongée derrière le voile intégral

La sociologue Agnès de Féo vient de publier un livre-enquête sur les «niqabées», ces femmes musulmanes radicales qui ont choisi de se faire voir en ne se montrant pas, derrière un voile intégral. Entretien.

 « Porter le niqab, c’est aussi une manière de se distinguer, de se placer comme une femme d’exception » analyse la sociologue Agnès de Féo.
« Porter le niqab, c’est aussi une manière de se distinguer, de se placer comme une femme d’exception » analyse la sociologue Agnès de Féo. LP/DR

Sociologue, Agnès de Féo enquête depuis plus de dix ans sur le niqab et les femmes qui le portent. Le résultat de ses travaux universitaires et documentaires vient de sortir dans un livre passionnant ( « Derrière le niqab », Ed.Armand Colin, 17,90 euros ), qui, littéralement, lève le voile sur les motivations intimes de celles qui ont choisi de porter ce signe distinctif d'une certaine conception, radicale, de l'islam.

L'ouvrage, à travers les trajectoires personnelles de seize « niqabées », analyse aussi les effets de la loi interdisant de dissimuler son visage dans l'espace public adoptée il y a tout juste dix ans, le 11 octobre 2010.

De quoi parle-t-on, quand on parle de niqab ?

AGNÈS DE FÉO. Le niqab, stricto sensu, c'est un morceau de tissu de 30 cm par 20 cm, qu'on noue autour de la tête. Il dissimule le visage et on le porte au-dessus du jilbab, l'ensemble constitue le voile intégral. Au moment où il a été interdit en 2010, il a manifesté une sorte de piété héroïque qui défiait la société, et celles qui l'ont adopté ont joui d'une grande aura dans les milieux salafistes.

Est-il encore beaucoup utilisé aujourd'hui ?

Non, beaucoup de celles qui le portaient l'ont abandonné au moment de la chute de Daech, quand les images de prisonnières en niqab dans les camps kurdes ont commencé à circuler. En revanche, la loi sur le voile intégral, contrairement à ses objectifs, a eu un caractère incitatif : des femmes se sont mises à porter le niqab en réaction. Et le jilbab s'est beaucoup démocratisé depuis 2010. Couplé au masque, dont le port a été rendu obligatoire par la crise du Covid, il revient à une sorte de niqab réglementaire.

Vous avez interrogé de nombreuses femmes portant le niqab. Que vous ont-elles dit des raisons qui les ont poussées à se vêtir ainsi ?

J'ai côtoyé plus de 200 de ces femmes, et j'en ai interrogé une centaine pour ma thèse, avec l'objectif de découvrir leurs motivations intimes, au-delà des raisons toutes faites qui consistent à répondre c'est pour me rapprocher de dieu. J'ai découvert que ces femmes, au départ, désirent se bonifier, rattraper un passé qui peut les obséder. Certaines rêvent du prince charmant salafiste. Une partie d'entre elles ont été abusées sexuellement dans le passé, et n'ont pas obtenu gain de cause dans un procès. Ce vêtement est pour elles une réparation, comme si elles se mettaient en grève de leur corps.

De nombreuses femmes « niqabées » ont été interrogées par la sociologue Agnès de Féo. /DR
De nombreuses femmes « niqabées » ont été interrogées par la sociologue Agnès de Féo. /DR  

Ce ne sont pas des hommes qui les contraignent à porter le niqab ?

Non. La grande majorité étaient célibataires. Elles portaient le niqab justement dans l'espoir de rencontrer un homme correspondant à leur idéal salafiste. C'était pour elles une manière de placer la barre religieuse très haut, sur le marché matrimonial. Celles qui étaient déjà mariées étaient dans un processus de réislamisation avec leur mari, mais le niqab était leur choix. Les hommes étant plutôt réticents, parce qu'ils craignaient qu'on les accuse d'avoir forcé leur épouse.

Ce vêtement n'est-il pas aussi le signe d'un repli identitaire ?

Si, bien sûr, mais je pense que ce sont les polémiques incessantes sur le voile qui nourrissent ce repli. Et à chaque nouveau débat sur le sujet, des femmes en souffrent, car le nombre d'agressions à leur égard augmente de façon mécanique.

Quel est le profil des « niqabées », comme vous les appelez ?

Il y a une constante chez elles : toutes viennent de familles déculturées par rapport à l'islam, et jamais de milieux défavorisés. Elles sont dans une très large majorité célibataires. La moitié sont des converties. C'est une proportion très importante quand on sait qu'au total, les convertis ne représentent que 1 % à 2 % des musulmans en France. Elles ont grandi dans des familles athées, dont les parents pouvaient tenir des propos islamophobes. Celles qui sont d'origine musulmane viennent de foyers qui ont laissé tomber la religion. Elles ont trouvé l'islam sur Internet. Pour elles, c'est un peu le retour du refoulé.

Ces femmes ne sont-elles pas dans une démarche religieuse forte ?

Il faut distinguer celles, très piétistes, qui ont commencé à le porter avant 2010, et celles qui l'ont adopté ensuite, dans une démarche de subversion, une volonté d'en découdre avec l'autorité. Ces dernières se plient au niqab mais ont une faible connaissance de l'arabe ou du Coran. Pour les plus jeunes, qui vivent encore chez leurs parents, le niqab est une rébellion : elles ont choisi de porter le vêtement de l'opprobre pour choquer le bourgeois. Parmi les niqabées que j'ai rencontrées, l'une est fille d'un commissaire de police. Une autre, fille de la directrice d'un centre de déradicalisation en Belgique, et Emilie König, partie combattre en Syrie en 2013, était fille de gendarme.

Vous écrivez qu'une partie significative des niqabées ont exercé comme esthéticiennes, ou fait des formations dans ce domaine. Comment expliquer cette bizarrerie ?

Ce sont des femmes qui rêvaient de faire carrière dans l'esthétique mais n'y sont pas parvenues. Elles ont été fascinées par la beauté, et l'idée d'être vue les poursuit. Porter le niqab, c'est aussi une manière de se distinguer, de se placer comme une femme d'exception. Le voile d'ailleurs crée le fantasme. On les regarde dans la rue. Mais les regards vont vite devenir menaçants, au point qu'elles auront ensuite peur de sortir de chez elles. C'est un cercle vicieux.

Certaines aussi se sont radicalisées et sont dans une démarche politique violente…

Oui. Hayat Boumeddiene, par exemple, la compagne d'Amedy Coulibaly ( NDLR l'un des auteurs des attentats de 2015 ), a commencé à le porter deux ans avant la loi sur le voile intégral. Certaines se sont radicalisées ensuite, après des agressions dans la rue, et ont cherché un eldorado dans un pays musulman, comme le Maroc ou la Tunisie. D'autres enfin voulaient en découdre et sont parties en Syrie.

Certaines ont fini par le retirer, comme Alexia, une convertie dont vous faites le portrait. Comment s'est passée cette évolution ?

En l'enlevant, elle m'a dit en riant : ce n'est pas comme ça que je vais trouver un mec ! Elle a porté le jilbab puis le voile pendant encore un an, et petit à petit, elle a cessé de faire la prière. Elle a ensuite été attirée par le spiritisme et aujourd'hui par le chamanisme. Pour elle, le niqab a été une étape dans sa vie, dont elle ne souhaite plus du tout parler.