«Qu’on arrête de plaindre sans arrêt les jeunes» : le ras-le-bol de seniors face au Covid-19

Non à la stigmatisation, oui à l’autodétermination. Voilà le message global renvoyé par les seniors qui ont échangé ce mardi au cours d’une table ronde sur les rapports entre générations depuis le début de la crise sanitaire.

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 Certains seniors sont en colère  : «A 20 ans, mon mari faisait l’Indochine, mon père la guerre de 39-45 et mes grands-pères, Verdun... Il ne faut pas nous stigmatiser.».
Certains seniors sont en colère : «A 20 ans, mon mari faisait l’Indochine, mon père la guerre de 39-45 et mes grands-pères, Verdun... Il ne faut pas nous stigmatiser.». Getty Images/Cecilie Arcurs

Alors que leur classe d'âge paye un lourd tribut au coronavirus, ils n'entendent pas, en plus, endosser le poids de la culpabilité ou les regards réprobateurs de leurs cadets. Huit « seniors », « personnes âgées » ou « vieux », comme ils se présentent parfois eux-mêmes, de 64 à 88 ans, ont accepté d'échanger en visioconférence sur le thème de la stigmatisation, ce mardi, dans le cadre d'un débat organisé par Silver Valley, un regroupement de 300 entreprises et organismes de l'économie du vieillissement. Le tout pendant plus d'une heure et demie et sans filtre.

« J'ai entendu dire dans les médias qu' on avait sacrifié le pays et la jeunesse pour les anciens, que c'était à nous de renvoyer l'ascenseur en nous confinant nous-mêmes, attaque Jocelyne, une Parisienne de 73 ans. Sauf que les personnes qui ont un certain âge font déjà très attention. Un journaliste avec une écharpe rouge ( NDLR : Christophe Barbier) a eu l'air de dire que c'était moins grave qu'une personne âgée meure qu'une personne plus jeune. Tout le monde a le droit de vivre! Et tous les seniors n'ont pas de problèmes de santé, ne sont pas des personnes à risque. »

«On respecte beaucoup plus les gestes barrière que les jeunes…»

« Je confirme, on mélange tout, les Ehpad, les vieux … embraye Nicole, une énergique retraitée de 77 ans, qui vit à Bondy (Seine-Saint-Denis). On respecte beaucoup plus les gestes barrière que les jeunes. Je suis très en colère, j'ai envoyé un courrier à Monsieur Macron. C'est vrai que c'est difficile de suivre les cours, d'être dans une petite chambre. Mais il ne faut pas oublier que quand, nous, on avait 20 ans, c'était la guerre d'Algérie. A cet âge-là, mon mari faisait l'Indochine, mon père la guerre de 39-45 et mes grands-pères et grands oncles étaient dans les tranchées de Verdun. Alors, qu'on ne vienne pas sans arrêt plaindre les jeunes de 20 ans. Nous aussi, on est à plaindre, il ne faut pas nous stigmatiser. »

Erik, 68 ans, avoue que son cadre de vie en Ardèche lui permet de ne pas trop souffrir de la situation et alerte : « La jeunesse est un peu insouciante et il faut lui permettre de s'éclater de temps en temps, sinon elle va péter un plomb. La tension va monter et ça risque d'être la catastrophe. » Le ton s'apaise lorsqu'on évoque les relations avec les petits-enfants. « Mon petit-fils de 6 ans et demi m'envoie un SMS tous les matins pour me dire : Je t'aime, tu dois regarder le dernier épisode des Schtroumpf, sur Netflix. C'est sympa ! raconte Suzy, une Parisienne de 75 ans. Je ne me sens pas du tout victime d'âgisme. Je n'ai jamais été aussi active de ma vie, du matin au soir, notamment grâce à Zoom. »

Même état d'esprit, à Marseille, chez Danièle, 80 ans et qui n'a d'autre grief que la (mauvaise) conduite en trottinette chez les minots du coin : « Je me suis occupée de migrants, il y en a 40 000 à Marseille, ça mobilise à plein temps. Je lis, je suis sur mon ordinateur, je reçois des mails de tous les côtés. Des tas de jeunes me demandent de les aider avec leur CV. Je n'ai pas à me plaindre d'âgisme. C'est surtout une question de manière dont on se comporte avec les autres. On me dit toujours que je fais jeune. »

«Je fais attention, mais c'est mon boulot, pas celui des autres»

Francis, un élégant habitant du XVe arrondissement de 64 ans synthétise un décalage entre réalité quotidienne et débat sociétal : « L'aide intergénérationnelle au sein des familles a été forte, on a repris la garde des petits-enfants dès qu'on a pu. La difficulté n'est pas au niveau intrafamilial, elle est au niveau global. La situation a exacerbé les fractures sociales inter-âges, elle ne les a pas créées. »

Dans le fond, les anciens défendent tous la même chose : leur liberté. « Je conduis une voiture depuis l'âge de 14 ans, et c'est pareil pour ma vie, souligne Jean-Pierre, 88 ans, qui a beaucoup voyagé. J'accélère à certains moments, je freine à d'autres. Ça me permet d'être confiné sans aucun des emmerdements que chacun souligne. Je suis un homme lourdement à risque, j'ai 88 ans et je suis diabétique. Je décide tout seul, car je suis assez fort, assez riche et assez conscient pour éviter au maximum les contacts. Je fais attention, mais c'est mon boulot, pas celui des autres. Je vais continuer à pratiquer cette politique. Je me maîtrise moi. »

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Dans ce cadre, il y a Nicole, qui « fait tout en 4e vitesse » parce qu'elle a « peur d'attraper le virus ». Et puis Suzy, à l'inverse : « Je donne rendez-vous tous les jours à 11 heures ou à 14h30 au jardin du Luxembourg en face du Guignol, ou alors au rayon canapé du BHV, pour m'asseoir et discuter avec quelqu'un. Je suis allée au-devant de la présence humaine. »

Au moment de regarder vers l'avenir, Chantal, 69 ans, dont la maman a 101 ans, aimerait que la pandémie amène un peu plus d'unité : « On n'est pas en train de courir sous les bombes. Notre société est très individualiste. C'est peut-être une occasion de dire à nos générations, quelles qu'elles soient, de penser à l'autre. » Jocelyne et Nicole rappellent aussi qu'à l'automne ou à l'hiver de sa vie, l'épidémie appuie sur les enjeux les plus fondamentaux. « Il y a longtemps que je sais que le temps ne se rattrape pas, il faut profiter au maximum », souffle la première, alors que la seconde, rassérénée, conclut : « Il faut continuer à vivre, vivre, vivre! Participer, avoir des contacts et aimer les autres. »