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Professeur décapité à Conflans : «Une autocensure va s’installer dans le monde enseignant»

Iannis Roder, historien, membre du Conseil des sages de la laïcité et enseignant en collège, met en perspective cette « victoire de la haine », après la mort d’un enseignant à Conflans ce vendredi.

 Un professeur d’histoire a été retrouvé tué et décapité près d’un collège à Conflans-Sainte-Honorine, ce vendredi après-midi.
Un professeur d’histoire a été retrouvé tué et décapité près d’un collège à Conflans-Sainte-Honorine, ce vendredi après-midi. REUTERS/Charles Platiau

Historien, membre du conseil des sages de la laïcité et directeur de l'observatoire de l'éducation à la fondation Jean-Jaurès, Iannis Roder enseigne depuis plus de 20 ans en collège en Seine-Saint-Denis. Alors qu'un enseignant a été décapité ce vendredi près d'un collège à Conflans-Sainte-Honorine, il fut l'un des premiers professeurs à tirer la sonnette d'alarme sur la contestation des valeurs républicaines et la percée du fondamentalisme musulman dans les établissements scolaires, au début des années 2000.

Est-ce une bombe, qui a explosé ce vendredi soir à la face de l'école française ?

IANNIS RODER. C'est surtout une bombe qui explose à la tête de ceux qui minimisent toujours ce qui se passe dans l'Education nationale. Que faudra-t-il pour qu'enfin ils réalisent ? Nous avons une démonstration terrible, dramatique, des extrémités auxquelles certains sont prêts à aller. Ce que je constate, depuis des années, c'est que les contestations de la République sont réelles.

La lutte de l'institution scolaire contre le fondamentalisme est-elle inefficace ?

Nous avons appris à contrer les contestations, à les juguler. Quand il y a des manifestations de contestation de la République, l'école est beaucoup mieux outillée depuis quelques années, avec des équipes formées et dédiées, des référents dans chaque académie. Mais j'ai l'impression, aussi, qu'il y a comme une acceptation du fait que l'école serait un lieu où l'on ne peut pas tout dire : on écoute le prof mais on n'en pense pas moins. Cela concerne une partie minime des élèves en France. Mais c'est un terrible problème, car comment l'école peut-elle juguler l'islamisme radical, notamment, s'il ne s'exprime pas ? A partir du moment où il n'y a pas d'expression de cette contestation, il est très difficile de travailler dessus.

Est-il impossible de consacrer un cours à la liberté d'expression dans un collège de banlieue, avec les caricatures de Charlie Hebdo, à cette période de début d'année et en plein procès des attentats de 2015 ?

Pourquoi faudrait-il s'empêcher de le faire ? On peut tout enseigner à partir du moment où les choses sont très bien préparées. Il faut être intellectuellement et scientifiquement très outillé, et avoir la classe bien en main et la confiance complète de ses élèves pour se lancer sur ces questions.

Quelle résonance cet assassinat va-t-il avoir dans l'Education nationale ?

La première conséquence va être le terrible désarroi des enseignants dont le métier est justement d'ouvrir les jeunes au monde. Etre assassiné à la sortie de son lieu de travail, à cause de son travail, parce que l'on œuvrait pour une meilleure entente dans la société, c'est la victoire de la haine. Et l'un des résultats, je le crains mais le comprends tout à fait, ce sera aussi une autocensure qui va s'installer dans le monde enseignant, comme elle s'est installée dans la presse après l'attentat contre Charlie Hebdo.

Est-ce un tournant pour l'école ?

Oui, je crois que c'est une césure dans l'histoire de l'école. L'école de la République, c'est l'école émancipatrice. Tuer un enseignant, c'est tuer cette volonté d'ouvrir les enfants au monde. Au niveau du symbole, il n'y a pas pire que de s'attaquer à un professeur.