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Place de la République à Paris : après Conflans, «il ne faut pas que la peur gagne»

Deux jours après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine, des dizaines de milliers de personnes étaient réunies dimanche dans la capitale pour rendre hommage à Samuel Paty, l’enseignant assassiné.

 Plusieurs associations et syndicats avaient appelé à se rassembler dimanche place de la République en hommage à Samuel Paty, le professeur  assassiné.
Plusieurs associations et syndicats avaient appelé à se rassembler dimanche place de la République en hommage à Samuel Paty, le professeur assassiné. LP/Philippe Lavieille

L'émotion est palpable quand s'élève la chanson « Adieu monsieur le professeur » fredonnée à voix douce par la foule. Ce classique des départs en retraite de l'Education nationale salue cette fois Samuel Paty, l'enseignant de Conflans-Saint-Honorine (Yvelines) assassiné vendredi par un assaillant d'origine tchétchène, une dizaine de jours après avoir montré des caricatures de Mahomet en cours d'éducation civique. Ce dimanche 18 octobre, sur la place de la République à Paris, où des dizaines de milliers de manifestants rendent hommage à la victime de l'attentat, l'ambiance oscille entre émotion et détermination. Pour beaucoup se rassembler après un tel acte de barbarie, même en pleine épidémie de Covid-19, est une façon de montrer qu'ils n'ont pas peur.

« Venir est pour moi une évidence, comme un cri du cœur », raconte Irène, qui brandit un carton « Liberté, égalité, fraternité » dans une main, des caricatures du journal satirique Charlie Hebdo dans l'autre. « La question ne se pose pas! » insiste Purita, plus virulente, enroulée dans son manteau noir. Didier, lui, venu d'Eaubonne (Val-d'Oise), est arrivé deux heures en avance pour pouvoir accéder au parvis en souvenir de la manifestation monstre du 11 janvier 2015 après les attentats de Charlie Hebdo, Montrouge et l'Hyper Cacher.

«Prof assassiné, liberté en danger»

« Il y a moins de monde que pour Charlie », remarque tout de même Irène, approuvée par ses voisins, tous déjà à « Répu » en 2015. « Il faut dire que le coronavirus a dû décourager certaines personnes, et puis ce sont les vacances », avance Didier. Sur les côtés de la place, Sophie se grille une cigarette. « Je pense aussi au petit que laisse Samuel Paty derrière lui, souffle-t-elle. Quand il sera grand, je veux qu'il voie qu'on était tous révoltés par ce qui est arrivé à son papa ».

VIDÉO. Hommage à Samuel Paty : « On est là pour montrer qu'on n'a pas peur »

Dans la foule, il y a bien quelques profs, mais l'essentiel des participants que nous croisons ont d'autres métiers. Des jeunes, des vieux, des Français de toutes origines, beaucoup ont convergé vers cette place, hantée par les hommages aux victimes des attentats précédents, pour soutenir les enseignants. C'est le cas d'Emma et Yann qui ont emmené leurs deux enfants. Le cadet, Malo, 10 ans, lance : « Prof assassiné, liberté en danger ». Le slogan est d'autant plus puissant que la voix est fluette. « Même si ce n'est qu'une goutte d'eau », la petite famille tenait à rejoindre le rassemblement.

« Un pas a été franchi en s'attaquant à un prof, insiste Danielle, la soixantaine élégante. Il ne faut pas que la peur gagne, que ses collègues dans toute la France n'osent désormais plus enseigner. Pour cela, soyons derrière cette profession. »

Des enseignants «seuls face à leurs problèmes»

Alors que l'on tend l'oreille pour entendre les officiels, Ibrahima se demande s'il a bien fait de garder son jogging « c'est sport, on est dimanche après tout », blague le quadragénaire. Avant d'enchaîner, solennel : « Je veux faire partie de ceux qui disent non à l'horreur! » Ce travailleur en mission locale veut pouvoir raconter aux jeunes qu'il accompagne à Chantilly (Oise) ce moment de cohésion. Près de la statue de la République, le jeune Valentin, 24 ans, montre, lui, à qui veut les voir des caricatures de Mahomet de Charlie Hebdo : « Soyons nombreux à les afficher encore et encore! » explique-t-il. On sent qu'exhiber ces images est sa réponse à l'horreur, au terrorisme.

De nombreuses pancartes proclament « Je suis Samuel », « Je suis prof »… mais aussi « Enseigner est une vocation en saigner une abomination ». Derrière le bon mot et le panneau bidouillé à partir d'un « tuteur piqué à mon beau-père », William, jeune prof de physique de 36 ans, qui enseigne à Lille, exprime aussi sa « colère ». « Il semble que le collègue n'ait pas été soutenu ! ». D'autres enseignants sur place dénoncent une politique du « pas de vague » généralisée selon eux et réclament que chaque situation de tension au sein des établissements soit au moins signalée pour être gérée collectivement. « Depuis des années, nous sommes seuls face à nos problèmes », regrette ainsi Catherine, institutrice depuis 26 ans à Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis).

L'« après-Samuel Paty » signera-t-il la fin de cette omerta ressentie par les profs ? Alexandra, Audrey, Sophie et Léa, qui enseignent au même collège de Saint-Maur (Val-de-Marne), « n'y croient pas vraiment ». Elles, en tout cas, ont décidé de parler de cet assassinat en classe, même Léa, la prof de maths, « dont la matière n'a pas l'habitude de provoquer le débat ». Elles ont prévu de faire cours avec l'inscription « je suis prof » sur leur masque. Pour susciter la discussion.