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Le masque en crèche complique-t-il l'apprentissage de la parole chez les tout-petits ?

Sons étouffés, moins d’expressions… Quand les enfants sont face à des adultes masqués toute la journée, leurs parents doivent multiplier les interactions à la maison, insiste une spécialiste du langage.

 Jeudi, le ministre de la Santé a annoncé que les professionnels des crèches devront désormais porter le masque y compris avec les enfants (illustration).
Jeudi, le ministre de la Santé a annoncé que les professionnels des crèches devront désormais porter le masque y compris avec les enfants (illustration).  AFP/Lionel BONAVENTURE

Faire face à un visage d'adulte à moitié recouvert, dissimulant les expressions fondamentales de la bouche et offrant des sons plus étouffés qu'à l'accoutumée. Le port du masque chez les personnels de crèche, dont le ministre de la Santé Olivier Véran a annoncé jeudi la généralisation face au regain épidémique, affecte nécessairement le quotidien des tout-petits. De là à avoir des effets durables sur le développement de leurs capacités cognitives? S'il est trop tôt pour se prononcer sur ce point, faute d'études disponibles sur ce très récent sujet, parents et professionnels émettent déjà certaines inquiétudes.

« Mes filles sont en plein apprentissage de la parole. À la maison, elles lisent sur nos lèvres, elles regardent comment fonctionnent nos bouches, mais on le voit dès qu'on met un masque, elles ont plus de mal à comprendre ce qui se passe, témoigne Julien, papa de jumelles de 20 mois. Même nous, on ne sait pas trop comment lire les expressions des gens masqués, alors pour elles… » Ce Rouennais, favorable au port du masque dans les crèches pour répondre à la situation sanitaire, dit aussi constater que ses filles « comprennent vraiment moins bien » ses paroles, quand il a la bouche recouverte.

Des sons moins bien perçus

« Cacher la bouche et une grande partie du visage pourrait diminuer la prise de tous les indices sur lesquels les enfants s'appuient pour développer et comprendre le langage, puisqu'ils se reposent beaucoup sur les mimiques faciales et la lecture labiale (sur les lèvres) », appuie aussi Anne Dehêtre, la présidente de la fédération nationale des orthophonistes, consciente que « cela n'est que du conditionnel, car on manque encore de recul ».

La spécialiste, qui a décidé de travailler avec ses petits patients au travers d'une vitre en Plexiglas et donc sans masque, pointe un autre problème, aussi déploré par Julien, le papa des jumelles : celui des « sons étouffés ». « Avec les masques l'intensité de la voix est diminuée, alors qu'on sait que certains sons sont perçus par le cerveau à des moments précis du développement », fait valoir l'orthophoniste, qui cite le « classique cadeau/gâteau ».

« On en a ensuite besoin pour lire et écrire, donc ces apprentissages risquent d'être un peu perturbés », souligne-t-elle. Les enfants en bas âge sont d'autant plus touchés par ces sons amoindris par le masque qu'ils sont en plus très sujets aux infections ORL, telles que les rhumes et les otites, affectant déjà temporairement leur audition.

Julien, comme Anne Dehêtre, mise beaucoup sur les masques transparents, permettant de dévoiler l'intégralité du visage tout en empêchant une circulation du coronavirus, que certaines municipalités ont promis aux professionnels de puériculture. « Le transparent va améliorer la lecture labiale et tous les autres signes de communication, mais les sons resteront quand plus sourds. Ça ne remplacera jamais la vraie communication », déplore toutefois la présidente de la fédération nationale des orthophonistes. Et des problèmes d'inconfort demeurent, selon certains spécialistes.

« On ne se gêne pas pour enlever le masque quelques secondes »

« Mieux vaut un masque chirurgical bien porté que l'on va enlever de temps en temps pour sourire aux enfants, plutôt qu'un transparent qui va coûter cher et qui sera inconfortable », résume la directrice d'une crèche du sud de la France accueillant une soixantaine d'enfants.

Pour faire face à ces désagréments communicationnels, dans les crèches l'heure est en effet à l'adaptation, quitte à s'éloigner brièvement des directives sanitaires. « On se laisse un peu de souplesse. On ne se gêne pas pour enlever le masque quelques secondes, pour dire à l'enfant : Tu vois c'est moi et glisser son prénom », justifie cette professionnelle de la petite enfance.

Pour éviter que la situation ne soit trop compliquée pour certains petits, le ministre de la Santé a par ailleurs indiqué qu'il envisageait des « dérogations » sur ce port du masque, notamment dans le cas « des enfants présentant des troubles du comportement ». « Les petits se construisent en miroir avec l'adulte, alors on essaye de mettre des mots sur la situation et de limiter des dégâts éventuels, dont on ne connaît pas la portée », rapporte aussi la directrice de crèche.

Le rôle primordial des parents

« Les adaptations ne sont pas plus difficiles cette année par rapport aux autres », constate cette professionnelle, pour qui il est trop tôt pour dresser un quelconque état des lieux. Et d'appuyer : « Je ne suis pas plus inquiète que ça. A la maison, parents n'ont pas le masque. »

Pour Aliyah Morgenstern, enseignante à l'Université Sorbonne-Nouvelle et spécialiste de l'acquisition du langage, le rôle des parents est en effet primordial dans ces conditions. « Quand les enfants sont exposés à des adultes sans masque, dans la sphère privée il faut que ces derniers passent beaucoup de temps avec eux », insiste la linguiste. Elle détaille : « Sous nos masques, nous devons continuer à utiliser les expressions faciales car elles vont conduire l'attitude du reste de notre corps. Et si les enfants sont familiers avec ces expressions à la maison, ils vont pouvoir les reconstituer ailleurs. Cela leur permet d'avoir les ressources nécessaires pour compenser les formes d'inexpression du visage dans la journée. »

« Si les adultes sont en souffrance, l'enfant le perçoit »

L'orthophoniste Anne Dehêtre complète : « Le principal mode de développement de langage de l'enfant, ce sont les parents qui le donnent. À la maison, les parents doivent absolument rester en interaction avec leurs tout-petits, surtout de 0 à 3 ans. » Elle a d'ailleurs lancé, avec sa fédération, un site de prévention, Allo-ortho.com, qui offre des conseils aux parents et a vocation à les rassurer.

La linguiste Aliyah Morgenstern estime aussi qu'il faut mieux former les professionnels de la petite enfance. « Si le port du masque demeure obligatoire, il faut qu'ils insistent particulièrement sur la modulation de la voix, sur le reste du corps avec des gestes plus amples, se servir de leurs yeux et de leur voix… », étaye-t-elle. « On peut utiliser le toucher, très important pour les petits, si on se lave les mains. »

Une autre difficulté risque de se présenter : les employés de crèches pourraient bien mal supporter leur masque tout au long de la journée et développer des migraines. Ce qui pourrait affecter directement les enfants. « Le fait de plus projeter avec la voix, de plus articuler, peut créer de la souffrance physique et personnelle. Et si les adultes sont en souffrance, l'enfant le perçoit », s'inquiète Aliyah Morgenstern.