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Paris, automne 1918, la deuxième vague de la grippe espagnole frappe, mais le spectacle continue

Après avoir sévi en France au printemps, le H1N1 revient en force à l’automne 1918. Une reprise sans entracte : malgré l’avalanche de morts, dans la capitale, les restrictions sont peu nombreuses. Même au théâtre, qui perdra pourtant une célèbre figure, Edmond Rostand.

 A l’automne 1918, malgré les ravages de la grippe espagnole, à Paris, comme ici à Pigalle, cinémas, théâtres et restaurants restent ouverts.
A l’automne 1918, malgré les ravages de la grippe espagnole, à Paris, comme ici à Pigalle, cinémas, théâtres et restaurants restent ouverts. Www.bridgemanart.com

Face à la deuxième vague de l'épidémie de Covid-19 qui déferle actuellement en France, l'exécutif a décidé de serrer la vis. Pas de confinement généralisé, comme lors du premier assaut viral, entre mars et mai, mais des couvre-feux en Ile-de-France et dans huit métropoles abritant un tiers de la population française. Depuis ce samedi 17 octobre, chacun doit « être chez soi » de 21 heures à 6 heures du matin, a averti le Premier ministre Jean Castex. Un nouveau coup très dur pour les restaurants, les bars, les salles de cinéma ou les théâtres.

Il y a plus d'un siècle, à l'automne 1918, une autre deuxième vague épidémique, celle de la grippe espagnole, frappait la France. Mais malgré l'avalanche de morts, à Paris, la vie avait continué sans restrictions, ou presque, et le spectacle aussi. Le virus n'avait pas imposé d'entracte au monde du théâtre, mais il allait emporter l'une des plus célèbres figures.

Le 2 décembre 1918, le rideau tombe au 4, avenue de la Bourdonnais. Edmond Rostand vient de s'éteindre à son domicile parisien, emportant avec lui le panache de ses 50 ans. L'auteur de « Cyrano de Bergerac » n'est pas mort sur scène, comme la légende le voudrait de Molière, mais presque : c'est au théâtre, où il dirigeait les répétitions d'une nouvelle version de « l'Aiglon », qu'il a sans doute contracté la grippe espagnole fin novembre. Quelques jours d'agonie et c'en était fini du plus adulé des dramaturges de son temps.

Edmond Rostand, en 1898, à 30 ans. L’auteur de «Cyrano de Bergerac» sera emporté vingt ans plus tard par la grippe espagnole. /PVDE/Bridgeman images
Edmond Rostand, en 1898, à 30 ans. L’auteur de «Cyrano de Bergerac» sera emporté vingt ans plus tard par la grippe espagnole. /PVDE/Bridgeman images  

Rostand expire alors que le pays respire de nouveau, à pleins poumons. La France a gagné la guerre trois semaines plus tôt, et le maudit virus semble enfin lâcher du lest, après deux mois de moissons mortelles. En trois incursions (avril-juin et septembre-novembre 1918, puis février-avril 1919), la grippe espagnole fera près de 250 000 morts en France (environ 50 millions dans le monde, selon les dernières estimations) : la plupart sont fauchés lors de ces deux mois d'automne fatidiques.

Un ministère impuissant à organiser la riposte

Fin octobre, au pic de l'épidémie, le nombre de trépassés a tant bondi que les pompes funèbres de nombreuses métropoles sont à court de cercueils. Usines, services publics, transports et écoles tournent au ralenti, du fait du grand nombre de travailleurs alités… voire, pour certains, décédés. Jusqu'à 30 % du personnel du métro parisien manque à l'appel en cette mi-octobre…

En France, le ministère de l'Hygiène, qui n'a alors prise sur rien, est impuissant à organiser la riposte. Les autorités laissent aux municipalités le soin de décider de telle ou telle interdiction, quitte à payer le prix de son impopularité. Ainsi, seules quelques villes ont décidé de fermer les lieux publics : Caen, Clermont-Ferrand et Lyon se mettent en quarantaine.

«Il faut interdire les agglomérations inutiles !»

A Paris, où le brassage des populations et l'exiguïté des rues font prospérer le H1N1, la vie continue, sans véritables restrictions. Il ne s'agirait pas non plus d'entamer le moral de la population, déjà éprouvée par quatre années de guerre féroce. Résultat : si les lycées finissent par fermer dans la capitale le 25 octobre, les cafés et restaurants, ainsi que les salles de cinéma ou les théâtres restent, eux, ouverts.

Pourtant, le débat à la Chambre des députés fait rage. Le 26 octobre, le sous-secrétaire d'Etat à l'Intérieur, Albert Favre, est malmené par des députés très remontés. Celui de l'Indre, Lucien Dumont, s'indigne : « De prophylaxie dans les gares, les théâtres, le métro, les cinémas, il n'est pas question ! Il est pénible de penser qu'au moment où nos soldats prodiguent leur héroïsme pour la reconquête de notre sol national, on ne fait rien pour protéger leurs familles ! » Robert Poirier de Narçay, médecin de profession et élu de la Seine, renchérit : « Nous n'avons nul besoin de cinémas ou de théâtres pendant quelque temps. Voilà déjà une première mesure qui s'impose : interdire les agglomérations inutiles ! » Ce sera là sa dernière intervention publique : il meurt dix jours plus tard, à 59 ans, de la grippe espagnole…

Septembre 1918. Le port du masque, qui se répand aux Etats-Unis ou au Japon, est très rare en France. /Excelsior – L'Equipe  / Roger-Viollet
Septembre 1918. Le port du masque, qui se répand aux Etats-Unis ou au Japon, est très rare en France. /Excelsior – L'Equipe / Roger-Viollet  

L'Académie de médecine, elle aussi, réclame des mesures radicales. Mais les autorités se contentent de diffuser dans la presse quelques conseils d'hygiène élémentaire (lavage du nez et des mains, gargarismes antiseptiques), de bannir le balayage à sec des rues. Sauf que, là encore, le personnel fait défaut. Tout comme les médecins de moins de 50 ans, mobilisés sur le front. Les hôpitaux, complètement grippés par l'afflux de malades, doivent gérer une double urgence : des cohortes de soldats blessés rapatriés à l'arrière, mais aussi les malades − qu'ils portent ou non l'uniforme − enfiévrés, à la peau bleuie sous l'effet de la suffocation.

«Non, la grippe ne fait trembler personne»

Et puis, il y a autre chose : la vie continue sur l'air d'« On en a vu d'autres ! » Après quatre ans d'une guerre épouvantable, ce n'est pas une « folette », comme la surnommait Louis XV, qui fera vaciller le pays. La canonnade allemande, « grosse Bertha » à l'appui, a tenté jusqu'en août de semer la terreur à Paris, mais la ville a tenu bon. Alors une grippe, même carabinée…

En novembre, « Le Rire » va même jusqu'à s'amuser que l'appétit des Parisiens pour les divertissements résiste aussi bien au mal fantôme. « Non, la grippe − qui tue beaucoup plus de monde que les obus − ne fait trembler personne, exagère, avec un certain panache, l'hebdomadaire, dans son édition du 9 novembre. Et si elle nous entraîne dans une danse macabre, on affecte d'en rire, peut-être parce que cette danse est espagnole. » Cette saillie-là, le Cyrano de Rostand ne l'aurait pas reniée !