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«On va tous se planter» : l’angoisse des étudiants en première année de médecine

Le cursus de première année de médecine, réformé cette année pour rendre le parcours des étudiants plus humain, vire au cauchemar pour de nombreux carabins.

 Ce jeudi, cinq associations affiliées à la Fage, la première fédération étudiante en France, remettent au gouvernement un rapport sur les effets de la réforme des études de santé.
Ce jeudi, cinq associations affiliées à la Fage, la première fédération étudiante en France, remettent au gouvernement un rapport sur les effets de la réforme des études de santé. LP/Olivier Boitet

Hugo (NDLR : les prénoms des étudiants ont été changés) résume la situation avec une métaphore de sa génération, baignée de la culture jeux vidéo. Le nouveau cursus des étudiants de première année de médecine, réformé cette année, « c'est Fortnite », tranche-t-il. « Seuls les plus endurcis psychologiquement survivront. » « J'ai des gens dans ma promo qui sont sous anxiolytiques, et beaucoup d'autres abandonnent. On a un mur sur nos épaules c'est inhumain », développe ce jeune homme de 19 ans, inscrit en licence « accès santé » (LAS) à l'université de Besançon. Son cri du cœur est loin d'être isolé. Ce jeudi, cinq associations affiliées à la Fage, la première fédération étudiante en France, tirent la sonnette d'alarme en remettant au gouvernement un rapport sur les effets de la réforme des études de santé, entrée en vigueur à la rentrée. Son titre? « Pronostic mental engagé. »

« La Paces ( NDLR : le précédent système de première année de médecine ) était un carnage sur le plan psychosocial, mais on se demande si ce n'est pas pire aujourd'hui », embraye Mamadou Ndoye, le porte-parole de la Fage en charge du dossier, lui-même en 4e année de dentaire à Montpellier (Hérault). Un comble, alors que le cursus a justement été modifié pour en finir avec le couperet du numerus clausus, qui laissait en fin de première année 25 000 jeunes les pattes coupées, évincés par un système de sélection par QCM (questionnaire à choix multiples) aussi drastique que méchant.

Le nouveau système, conçu pour diversifier les profils des soignants et permettre aux recalés de rebondir vers d'autres horizons, a créé deux voies d'accès : la Pass, avec une majorité de matières médicales et « une mineure » dans une autre discipline, et la LAS, où domine à l'inverse une autre matière (sciences, droit, histoire…), mais par laquelle les meilleurs élèves pourront bifurquer vers médecine, maïeutique (sage-femme), dentaire ou pharmacie.

«Il faut rassurer les étudiants»

Cette année, période de transition oblige, s'ajoute à ces deux contingents, celui des redoublants de l'ancien système, la Paces. Et dans les universités, on ignore encore, à quelques semaines des premiers partiels de sélection, combien de places seront réservées dans chacun de ces trois entonnoirs, à l'issue d'un processus de sélection, lui aussi flou, mais tout aussi exigeant qu'avant.

« Le nombre de places en deuxième année va être légèrement augmenté, il faut rassurer les étudiants sur ce point », exhorte Guillaume Gellé, président de l'université de Reims, qui doit recevoir ce jeudi la Fage, au nom de la Conférence des présidents d'université (CPU). Reste que « beaucoup d'étudiants se préparent sans aucune visibilité : les élèves ne savent pas s'ils sont encore dans la course ou s'ils travaillent pour rien, le tout exacerbé par le contexte du Covid, avec 100 % des cours en distanciel, qui les laisse très seuls », constate Freddy Garcia, directeur exécutif du groupe Gallien, un organisme de prépas qui coache des étudiants en médecine dans quinze villes de France.

Pour la première fois cette année, il a « commencé à recevoir des coups de fil » de jeunes découragés, prêts à jeter le caducée. « D'habitude, des appels de ce type, on en a à partir de janvier, après les premiers partiels, jamais avant… », assure-t-il. « J'ai appris que la semaine dernière que mes partiels ne seront pas en QCM, alors que je m'entraîne dessus depuis la rentrée », angoisse Sirine, 17 ans, en LAS droit-santé à Paris-XIII. Comme beaucoup d'autres étudiants, nombreux à s'engager vers les filières du soin alors que les places sont limitées, cette bonne élève, malgré un bac S mention bien, n'a pas obtenu de place en Pass. Résultat : en LAS, elle étudie majoritairement le Code pénal… alors qu'elle se rêve dentiste.

Un programme «beaucoup trop lourd»

Pour espérer jouer de la roulette plus tard, « il me faut finir dans les 10 % des premiers en droit, tout en obtenant un minimum de 7/20 dans toutes les unités, et une moyenne générale plancher qu'on ne nous a pas encore communiquée, raconte-t-elle. Franchement, c'est ingérable. J'aurais préféré le numerus clausus. Et je ne pense pas que je soignerai un jour un patient avec de la jurisprudence ! »

Hugo, en LAS à Besançon (Doubs), avec une dominante physique-chimie, se sent « lâché dans la savane » avec un programme « beaucoup trop lourd » : « C'est comme si on avait rajouté un quart du programme de médecine à une première année de physique-chimie. C'est inhumain la charge de travail qu'on nous impose », confie le jeune homme de 18 ans, qui, au bout du compte, n'arrive à surnager ni en sciences, ni en santé, même en travaillant « de 8 heures à 1 heure du matin, tous les jours ».

Dans un mois, il passera ses partiels : douze devoirs en trois jours. « On va tous se planter », pronostique-t-il. May, inscrite à Brest (Finistère), pense aussi qu'elle court vers le mur, et a déjà commencé à écrire à tous les ministères pour demander « le droit de redoubler » sa Pass. Mais cette possibilité, dans la nouvelle réforme, n'existe plus.