Nos casseroles seront-elles bientôt radioactives ?

Dans un projet de texte, le ministère de l’Ecologie envisage d’autoriser la fabrication d’objets de la vie courante à partir du recyclage de métaux très faiblement irradiés. Le Réseau Sortir du nucléaire crie au scandale.

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 Un projet du ministère de l’Ecologie imagine dépolluer des métaux radioactifs pour ensuite recycler le métal et fabriquer des biens de consommation courante.
Un projet du ministère de l’Ecologie imagine dépolluer des métaux radioactifs pour ensuite recycler le métal et fabriquer des biens de consommation courante. LP/F.G.

« Présence d'acier très faiblement radioactif. » Cet avertissement surréaliste figurera-t-il un jour sur la notice de fabrication de nos poussettes, nos casseroles, nos poignées de porte ou objets de décoration en métal ? C'est la crainte très sérieuse du Réseau Sortir du nucléaire qui a repéré sur le site du ministère de l'Ecologie un projet qu'elle estime « insensé ».

L'objectif est de collecter certaines ferrailles faiblement contaminées issues des centrales nucléaires, de les faire fondre, de les décontaminer autant que possible puis de recycler les morceaux les moins irradiants dans des objets de consommation courante.

Fessenheim reconvertie dans le recyclage ?

Tout est parti de la mise en consultation discrète, au lendemain des fêtes, de plusieurs projets de textes réglementaires visant « à titre dérogatoire » à réutiliser ces déchets très faiblement radioactifs pour la fabrication d'équipements ou d'objets de la vie quotidienne. « Jusqu'ici, soulignent les militants anti-atome, la France interdisait strictement que la fabrication de ces biens fasse intervenir des substances provenant d'une activité nucléaire lorsque celles-ci sont contaminées ou susceptibles de l'être. »

Nos casseroles seront-elles bientôt radioactives ?

Le cabinet de Barbara Pompili, que nous avons contacté, affirme que plusieurs pays de l'Union européenne (Allemagne, Suède) et hors UE (Etats-Unis) « ont recours à la libération de déchets très faiblement radioactifs ».

C'est sur les terres de l'ancienne centrale alsacienne de Fessenheim (Haut-Rhin) qu'EDF envisage la création de cette installation de décontamination. Mais pourquoi ne pas se contenter de continuer à traiter ces déchets dans une filière nucléaire classique? « Cela présente un bénéfice environnemental puisque cela repousse la saturation du stockage et que cela permet la réutilisation de métaux dans une logique d'économie circulaire », plaide-t-on au cabinet de Barbara Pompili.

Mais quid de l'exposition de la population à ces objets conçus à base de métaux potentiellement irradiés ? Le ministère affirme que cela « ne présente pas de risque sanitaire puisque l'usage des matières libérées ne peut pas conduire, dans les circonstances les plus pénalisantes, à une exposition supérieure à 10 µSv/an, soit 300 fois inférieure à celle reçue du fait de l'exposition à la radioactivité naturelle. »

« On ne peut pas exclure qu'une partie des métaux retraités utilisés dans la fabrication de nos objets de la vie courante ne contienne pas une ségrégation plus importante d'éléments radioactifs », souligne Charlotte Mijeon, de Sortir du nucléaire. « Imaginez qu'il y ait une infime partie de plutonium dans votre casserole et que vous en avaliez chaque jour des centièmes de microgrammes à force de la récurer. Qui peut garantir qu'il n'y aura aucun risque pour vous sur le long terme? » s'interroge le physicien Jean-Marie Brom, porte-parole de l'ONG et directeur de recherche au CNRS.

«Un pari ridicule et dangereux»

« Quand bien même la dose reçue serait très faible, c'est le temps d'exposition à la radioactivité qui compte », poursuit le physicien, qui y voit un « pari ridicule et dangereux ». Le ministère de l'Ecologie précise que les substances retraitées « libérées » auprès des acheteurs de métaux « classiques » seront « strictement encadrées » avec la délivrance d'une autorisation au cas par cas.

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Les premiers commentaires laissés sur le site du ministère montrent que le sujet divise et inquiète. Benoît rappelle que certains de nos voisins européens « le font déjà » et Christian abonde : il est probable, souligne-t-il, que « le métal des boulons de nos meubles achetés en France à un constructeur suédois contienne ce type de matériaux. Sans impact sur la santé ».

«Après les aciers, ce sont les bétons, puis les plastiques...»

« A quoi sert de jouer les apprentis sorciers? » s'interroge au contraire Franck. « Je n'ai pas envie d'avoir dans ma cuisine des casseroles radioactives », réagit une autre internaute. « Ce texte n'est destiné qu'à enclencher une suite d'étapes de déresponsabilisation de l'industrie du nucléaire qui voit ses centrales vieillir inexorablement, ses poubelles se remplir à n'en plus finir et son électricité devenir de plus en plus chère, dénonce Joël. Après les aciers, ce sont les bétons, puis les plastiques, et enfin tous les autres produits qui seront proposés à la même dispersion. »

D'où cette réflexion de Claire, farouchement opposée à ce « projet insensé qui ouvre la porte à des dérives incontrôlables » : « Notre santé et celle des générations futures valent plus que les profits d'une industrie polluante et dangereuse. »