Séparatisme : l’abus de faux certificats pour sécher la piscine reste à prouver

Une enquête a été lancée, jeudi, pour quantifier les certificats de complaisance qui permettraient de soustraire les enfants de la piscine pour des raisons religieuses. Un phénomène en «augmentation», selon l’exécutif, qui n’avance toutefois aucun chiffre. Et que les professionnels que nous avons contactés ne constatent pas sur le terrain.

Le gouvernement a promis de traquer les certificats de complaisance pour éviter la piscine (illustration).
Le gouvernement a promis de traquer les certificats de complaisance pour éviter la piscine (illustration). LP/ Elie Julien

« Une augmentation des délivrances par des professionnels de santé de certificats prescrivant une contre-indication aux cours de natation chez des jeunes filles. » Voilà ce que disent constater, dans un communiqué de presse publié jeudi, le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, et la ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, Marlène Schiappa, reliant ce phénomène au « séparatisme religieux ». Et les ministres d’annoncer une enquête « afin de mesurer l’ampleur de ce phénomène qui semble être apparu récemment ».

Des chiffres qui n’existent pas

Interrogé vendredi matin par Le Parisien sur le sujet, le ministère de l’Education nationale n’a pas répondu et n’a pu fournir de chiffres. Le cabinet de Marlène Schiappa, lui, a répondu se baser « sur des éléments remontés par des professeurs eux-mêmes, typiquement Iannis Roder », professeur d’histoire-géographie en Seine-Saint Denis et membre du Conseil des sages de la laïcité. Sur CNews, jeudi soir, la ministre déléguée expliquait avoir été « alertée par des enseignants ». Mais la ministre déléguée d’expliquer, aussi, que l’enquête lancée a pour but d’« évaluer la prévalence » du phénomène et « savoir si c’est marginal ou si ça se passe dans beaucoup d’endroits en France ».

Sur le terrain, pourtant, le son de cloche est différent. « On ne note pas ces problèmes dans nos cours et nous n’avons jamais eu de remontées de ces problématiques », relève auprès du Parisien Jonathan Alvès, professeur d’éducation physique et sportive (EPS) au collège Marcelin Berthelot de Montreuil (Seine-Saint-Denis), et cosecrétaire général du syndicat SNEP-FSU pour le 93. « Nous n’avons pas de remontées particulières sur ce point », appuie Sophie Rieu, professeur d’EPS à Puy-Sainte-Réparade, près de Marseille (Bouches-du-Rhône), à la tête du même syndicat pour l’académie d’Aix-Marseille.

Un concept flou

Porte-parole du SNUipp-FSU, le premier syndicat d’enseignants dans le premier degré – où les premiers cours de natation sont dispensés –, Guislaine David bat elle aussi en brèche cette affirmation. « Ces déclarations n’ont pour seul but que de faire le buzz et de stigmatiser une population », pense-t-elle. Et de préciser : « Le risque est de laisser croire aux gens que ça existe, car le ministre lui-même l’a dit ! »

Des certificats de complaisance pour sécher les cours de natation ? On en trouve trace dans le livre « Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école », publié en 2020, écrit par Jean-Pierre Obin, inspecteur général de l’Education nationale jusqu’en 2008. Il y écrit, sans sourcer : « La piscine et les activités de plein air sont les plus éprouvées, notamment par un absentéisme important des filles, parfois majoritaire, appuyé le plus souvent sur des certificats médicaux. Aujourd’hui, ce phénomène qui touchait hier un nombre limité de quartiers, devient massif. » Jean-Michel Blanquer a chargé, jeudi, Jean-Pierre Obin d’une mission sur la formation des professeurs à la laïcité à l’école.

Des raisons rarement religieuses

« On a toujours eu des enfants qui ne voulaient pas aller à la piscine, mais il n’y a pas d’explosion », déplore Benoît Hubert, à la tête SNEP-FSU, le syndicat très largement majoritaire chez les professeurs d’EPS. Et au syndicaliste de souligner : « Quand c’est le cas, ça n’a rien de religieux et ça ne concerne pas uniquement les filles. » « Il y a parfois des certificats, des élèves qui ne veulent pas faire de sport, admet Guislaine David. Mais ce n’est pas lié à la religion ! »

« Quand on demande à quelqu’un s’il se souvient de ses cours d’EPS, il va directement nous parler de la piscine », expose Jonathan Alvès. Pourquoi ? Car s’afficher en maillot de bain, se changer devant ses camarades, à un âge où le corps se modifie, et où les complexes peuvent être importants, est loin d’être évident. « A la piscine, il y a le problème du maillot de bain, et tous ne sont pas à l’aise », explique Sophie Rieu. Cela ne concerne pas que la piscine et pas uniquement les filles : « On a les garçons en surpoids, ceux qui ne veulent pas courir, ou tout simplement les jeunes qui ne sont pas bien dans leur peau », explique Hubert Manuel.

Jonathan Alvès, en Seine-Saint-Denis, pointe du doigt, lui, un autre problème : « Les médecins scolaires peuvent être appelés pour vérifier si une dispense est une dispense de complaisance ou si elle est réelle. Mais aujourd’hui, il n’y a pas assez d’effectifs pour mettre cela en place. » « Dans les textes, on peut faire passer un élève devant un médecin scolaire, confirme Sophie Rieu. Mais la réalité, c’est qu’on ne les voit plus. »