Le combat du président Roosevelt contre la polio

L’opération Pièces jaunes, lancée cette semaine par Brigitte Macron, trouve ses origines dans la March of Dimes, née en 1938 aux Etats-Unis de la volonté de fer du futur président Franklin D. Roosevelt. Et de son combat personnel contre cette maladie paralysante.

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 Le 7 août 1921, alors que Roosevelt était en vacances dans sa propriété familiale à la frontière canadienne, un plongeon dans l’eau glacée avait dégénéré en paralysie des membres inférieurs. Le diagnostic fut vite posé : poliomyélite.
Le 7 août 1921, alors que Roosevelt était en vacances dans sa propriété familiale à la frontière canadienne, un plongeon dans l’eau glacée avait dégénéré en paralysie des membres inférieurs. Le diagnostic fut vite posé : poliomyélite.  Bridgeman Images

C'est reparti pour l'opération Pièces jaunes. Brigitte Macron s'est rendue dans un hôpital pédiatrique des Yvelines pour promouvoir la collecte annuelle flanquée du sélectionneur des Bleus Didier Deschamps. Lancée en 1989 par la Fondation hôpitaux de Paris - hôpitaux de France présidée par la Première dame, l'opération finance de multiples projets améliorant le quotidien des enfants et des ados hospitalisés. Une idée qui est née il y a un siècle, alors que Franklin Roosevelt luttait contre la polio.

Les belles aventures commencent parfois par un gros gadin. Un jour d'octobre 1922, la voiture de Franklin Roosevelt s'arrête sur Broadway, devant les bureaux de la compagnie d'assurances new-yorkaise dont il est le numéro deux. Quinze mois plus tôt, il n'aurait eu aucun mal à s'en extraire, mais voilà, ses jambes ne le portent plus.

Le 7 août 1921, alors qu'il était en vacances dans la propriété familiale de Campobello (à la frontière canadienne), un plongeon dans l'eau glacée avait dégénéré en paralysie des membres inférieurs. Le diagnostic fut vite posé : poliomyélite. Cette maladie virale, censée s'attaquer aux enfants, venait de couper les ailes d'un homme dans la force de l'âge.

En cet automne 1922, il n'est plus l'athlétique « Frank », mais un infirme de 40 ans soutenu par son chauffeur. Comme à chaque fois, la traversée du vaste hall de l'Equitable building, au sud de Manhattan, est interminable. Arrivé devant les ascenseurs, l'une de ses béquilles glisse sur le sol en marbre, et il s'étale de tout son long.

Les sources chaudes d'une petite ville de Géorgie

Il hait ces moments de faiblesse qui mettent à nu son infirmité. Une main charitable se tend : celle de Basil O'Connor, jeune diplômé de Harvard qu'il a rencontré lorsqu'il briguait la vice-présidence des Etats-Unis en 1920, sous les couleurs démocrates. Mais la glissade scelle un pacte de confiance entre les deux hommes. « Doc », comme Franklin l'appelle, devient son conseiller juridique, puis son associé au sein du cabinet d'avocat qu'ils fondent en 1924. Et plus encore, son bras droit dans le combat public qu'il s'apprête à lancer contre cette terrible maladie.

C'est aussi en 1924 qu'il découvre Warm Springs, en Georgie. Il a appris que les sources chaudes de cette petite ville du Sud profond ont fait des merveilles sur un jeune malade. En plongeant à son tour dans la piscine du vaste hôtel, il n'y a pas eu le miracle espéré. Mais il s'est senti divinement bien, ses jambes comme libérées de leur pesanteur dans cette eau à plus de 30°C, très riche en magnésium et en calcium.

Lors des séjours suivants, son enthousiasme est si contagieux qu'il dirige lui-même les exercices dans la piscine, organise des pique-niques… « Rosey » (le surnom qu'on lui donne à Warm Springs) devient le chef de bande de ces « crippled », ces estropiés foudroyés par la polio qui s'offrent comme lui un peu de répit au Meriwether Inn. C'est aussi une attraction pour les journalistes locaux, aimantés par la présence de ce lointain cousin de l'ex-président Theodore Roosevelt.

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Mais les autres clients finissent par se plaindre de la proportion grandissante de malades. En 1926, Franklin rachète pour 200 000 dollars le vieil hôtel et ses dépendances, qu'il transforme à grands frais en centre d'hydrothérapie. Sa femme Eleanor et Basil ont tordu le nez, jugeant l'affaire peu rentable. Mais pour FDR, l'essentiel est ailleurs : il aime cet endroit blotti dans les pins. Il veut faire un refuge pour les victimes de ce mal viral contre lequel n'existe aucun vaccin, ni aucun traitement curatif.

Handicapé, élu gouverneur de New York, puis président des Etats-Unis

En 1928, il en fait une fondation pouvant recevoir des dons privés, et en donne les clés à Basil O'Connor parce que lui-même a décidé de replonger dans un autre bain : la politique. A la fin de l'année, il est élu sur le fil gouverneur de New York, et quatre ans plus tard, président des Etats-Unis. On pourrait soupçonner ce New-Yorkais pur jus d'avoir préparé son coup en s'offrant dans ce coin de Georgie une caution d'« homme du Sud ». Peut-être. Mais pour lui, Warm Springs est avant tout un havre de paix.

Ici, il ne craint plus de déambuler dans la chaise roulante bricolée par ses soins avec un fauteuil de salon et des roues de vélo. Dans cette « deuxième Maison-Blanche », comme la surnomment les journalistes, plus besoin de jouer les illusionnistes, de s'accrocher discrètement au bras d'un garde du corps pour faire quelques pas en public, de s'épuiser à rester debout au moyen de lourdes orthèses en métal, d'éviter les chutes humiliantes… Pourquoi se donner autant de mal à cacher le sien ? C'est que l'Amérique, terrassée par le krach boursier de 1929, s'enfonce dans la Grande dépression. Dans ses « causeries au coin du feu », Roosevelt se pose en médecin d'une nation malade, à qui il promet une guérison grâce au traitement de choc de son New-Deal.

Pendant ce temps, les dons affluent à la fondation. Les bals organisés en janvier 1934 pour l'anniversaire du président rapportent un million de dollars. Mais en janvier 1938, Roosevelt passe à la vitesse supérieure, en créant la fondation nationale pour la paralysie infantile. A sa tête, le fidèle O'Connor en fait une véritable machine de guerre contre la polio. Il loue des bureaux à New York, enrôle des stars de Hollywood, et bâtit une équipe scientifique dédiée la recherche médicale. La même année, les deux hommes lancent la March of Dimes, une campagne annuelle de collecte de pièces de 10 cents. Le succès est tel qu'en 1939, la Maison-Blanche est submergée par les pièces.

Après des années de recherche, les millions récoltés permettront au docteur Salk de faire homologuer le premier vaccin contre la polio le 12 avril 1955, dix ans après la mort du président Roosevelt qui en avait fait le combat de sa vie.

A lire : « Franklin D. Roosevelt », d'Yves-Marie Péréon (Ed. Tallandier), 656 pages, 12,90 euros.

Et si ce n’était pas la polio ?

Le mystère est évidemment moins épais que la mort de Kennedy, mais quand même : le plus célèbre malade de la poliomyélite en était-il vraiment atteint ? En 2003, des chercheurs de l’université Galveston (Texas) ont conclu, sans être 100 % sûrs, à un très probable syndrome de Guillain-Barré.

Cette maladie, identifiée en 1916 par deux chercheurs français, est une affection rare dans le système immunitaire, qui attaque les nerfs périphériques et peut provoquer, dans les cas gravissimes, une paralysie. Et elle touche plus fréquemment les adultes, comme Roosevelt en 1921, alors que la polio (d’origine virale et non auto-immunitaire) frappe essentiellement les enfants. Cette possible erreur de diagnostic n’a pas eu de conséquence : à l’époque, aucun traitement n’existait contre le syndrome.