«J’ai fait la queue 40 minutes» : trouver des toilettes, l’autre galère du confinement

La crise du Covid-19 et avec elle la fermeture des cafés et restaurants a révélé un problème de santé publique : l’accès aux toilettes dans l’espace public.

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 Un agent désinfecte des toilettes publiques à Paris, en mars 2020.
Un agent désinfecte des toilettes publiques à Paris, en mars 2020.  AFP/Stéphane de Sakutin

On les dit sales, mal entretenues, repoussantes. Depuis plusieurs mois, les sanitaires publics sont pourtant souvent devenus le dernier refuge des vessies pressées. Avec l'épidémie de Covid-19 et la fermeture des cafés et des restaurants, aller aux toilettes en ville peut s'avérer compliqué voire impossible. Si le sujet peut faire sourire, il s'avère parfois dramatique pour des personnes atteintes de certaines pathologies. Il révèle également de criantes inégalités.

À Strasbourg, le 20 janvier dernier, en pleines courses des soldes, Solène est surprise par une envie pressante. « Je me suis rendue compte que tout était fermé. Je ne m'étais jamais posée la question, donc j'ai demandé à quelqu'un ou il y avait des toilettes publiques », raconte-t-elle. Devant l'une cinq sanisettes que compte le centre-ville, elle voit alors « une file complètement dingue ». Et doit prendre son mal en patience : « J'ai fait la queue pendant 40 minutes », témoigne Solène.

« Je pense qu'il y a des moyens de faire différemment. En plus on a une nouvelle mairie écolo on pourrait peut-être avoir des toilettes sèches en ville », s'interroge-t-elle. En attendant d'éventuels aménagements, la jeune femme se résoudra à prendre ses précautions. « Ce n'est pas évident car ce n'est pas contrôlable, il suffit d'avoir pris un café juste avant de sortir… Mais je vais y penser avant de sortir ».

Malades, livreurs, ou encore chauffeurs particulièrement touchés

Depuis des années, Sylvie Brasseur, elle, anticipe chaque déplacement. Atteinte de la maladie de Crohn, son sphincter ne fonctionne plus. Elle ne sort donc jamais sans sa carte « Urgence toilettes », fournie par l'association Afa Crohn RCH France. Sauf que le 13 janvier dernier, cette dernière n'a pas suffi. « J'étais dans une grande surface à Vesoul (Haute-Saône), à la caisse, en train de payer mes articles. J'allais partir avec mon caddie et je me suis dit que quelque chose n'allait pas. J'ai sorti ma carte et demandé à la caissière pour aller aux sanitaires mais elle a refusé ».

Impossible pour la retraitée de se retenir. « Je suis arrivée en pleurs chez moi, je suis montée et je me suis mise tout habillée

dans la baignoire », confie Sylvie. Une fois lavée, il ne lui reste alors plus qu'une terrible sensation d'humiliation. « On se sent déprimé, on se sent sali, en colère contre la maladie », souffle-t-elle.

Si le manque de toilettes n'est pas arrivé avec le Covid-19, il s'est aggravé, selon l'association Afa qui a lancé une pétition pour améliorer l'accès aux sanitaires. « C'est une problématique rencontrée par les malades de Crohn, une maladie avec des symptômes digestifs, et qui provoque des envies immédiates et urgentes », souligne Ève Saumier, responsable dans l'association.

« L'offre sanitaire est encore largement masculine »

Mais pas uniquement. « Pour nombre de professions, ces cafés qui ont fermé c'était aussi leurs toilettes comme pour les taxis, autocaristes, livreurs… », abonde Julien Damon, sociologue.

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Les personnes âgées, qui peuvent difficilement se contenir sont aussi lésées. Tout comme les sans-abri, obligés de se soulager dans la rue lorsque les sanisettes sont fermées. Si certains hommes peuvent uriner dehors en dernier recours, pour les femmes la situation est beaucoup plus compliquée. « L'offre sanitaire est encore largement masculine. L'accès aux toilettes, au moins quelques jours dans le mois pour les dames est pourtant essentiel », rappelle Julien Damon. Tout comme pour les femmes enceintes.

À Reims (Marne), faute de trouver des sanisettes, c'est une bibliothèque qui a sauvé la journée de Clémence*. « J'avais des achats à faire avant le couvre-feu dans la grande ville la plus proche, à 40 minutes de route. J'ai un problème médical qui fait que je dois boire beaucoup et me déshydrate facilement et des règles abondantes, donc impossible de tenir la journée sans sanitaire », témoigne la jeune femme. « Si je n'avais pas eu la possibilité d'aller à la bibliothèque je serais rentrée chez moi sans avoir pu faire ce que j'avais prévu ».

Pour éviter d'en arriver là, il faut développer le réseau de toilettes en France, martèle Julien Damon. « C'est un sujet primaire, fondamental. Mais en France on le voit comme du pipi caca. Mais la réalité est là, il manque dans les espaces publics des offres sanitaires basiques », affirme le spécialiste.

Mobilisation internationale

Le problème n'est pas propre à la France. En Belgique, un conseiller communal d'Ixelles, un quartier chic de Bruxelles, en a fait sa marotte. « J'étais conscient depuis longtemps de l'absence de toilettes publiques. Par rapport à Paris il y en a très peu, et il y a surtout beaucoup d'urinoirs », pointe Geoffroy Kensier.

« Pendant le confinement il y a eu une réelle prise de conscience : comment on fait lorsqu'on est une femme, lorsqu'on a des enfants ? », s'interroge-t-il. Dans sa commune d'Ixelles, 87 000 habitants, il n'existe tout simplement pas de toilettes publiques. « Il faut attirer les autorités publiques sur cette question et mettre en place une stratégie pour établir des toilettes », lance-t-il.

De l'autre côté de l'Atlantique, à Montréal au Québec, Julie Houle a lancé une pétition à ce sujet. « J'ai entendu à la radio des camionneurs, des chauffeurs de taxi, des gens qui livrent, qui se plaignaient de ne pas avoir de toilettes. Je n'avais pas d'autre choix que d'en parler, affirme la jeune femme de 28 ans. On doit avoir accès aux toilettes avec dignité, on ne devrait pas avoir à supplier un employé pour qu'il nous ouvre. Cela devrait faire partie du vivre ensemble : plus de toilettes, c'est moins de stress ». Et moins de stress, en ce moment, c'est un besoin sans doute aussi universel que celui d'aller aux toilettes.

*Le prénom a été modifié