AbonnésSociété

«Laissez-nous la messe» : la fronde des catholiques contre l’interdiction des célébrations

La Conférence des évêques de France (CEF) a déposé un recours pour que les offices religieux soient à nouveau autorisés.

 Les catholiques ont profité des derniers instants de tolérance des autorités pour assister à la messe de la Toussaint, ici à l’église Saint-Louis-d’Antin, à Paris (IXe).
Les catholiques ont profité des derniers instants de tolérance des autorités pour assister à la messe de la Toussaint, ici à l’église Saint-Louis-d’Antin, à Paris (IXe). LP/Philippe Lavieille

Depuis ce mardi, toutes les célébrations religieuses collectives sont interdites au moins jusqu'au 1 er décembre en raison du reconfinement. Si les églises, mosquées, synagogues, temples… peuvent rester ouverts et accessibles aux fidèles dans le cadre de leur promenade quotidienne, aucun lieu de culte n'est autorisé à organiser des rassemblements en son sein « à l'exception des cérémonies funéraires dans la limite de 30 personnes ».

Plus de messe donc dans les nefs pour les catholiques qui, contrairement aux autres confessions, ont décidé de contester officiellement le décret gouvernemental devant la justice. Mardi soir, Eric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims (Marne) et président de la Conférence des évêques de France (CEF), a déposé un recours devant le Conseil d'Etat, estimant que cette privation d'offices est « hors de proportion » et qu'elle « porte atteinte à la liberté de culte qui est l'une des libertés fondamentales dans notre pays ». Une requête qui fait suite à plusieurs autres déposées ces derniers jours par des associations catholiques mais aussi des évêques conservateurs à titre individuel ainsi que des particuliers. La plus haute juridiction administrative doit trancher ces prochains jours.

Une pétition en ligne

Sur la Toile, une pétition initiée par des étudiants et baptisée « Pour la messe » a recueilli plus de 80 000 signatures. Elle est adressée à Emmanuel Macron. « Monsieur le Président, nous vous le demandons solennellement : laissez-nous la messe! » supplient-ils, expliquant ressentir le besoin, plus que jamais, de se retrouver après l' attaque terroriste ayant visé la basilique de Nice et de prier « pour nos martyrs, pour nos assaillants, pour la France, et pour vous aussi, Monsieur le Président ».

Lors du premier confinement, la communauté catholique n'était pas montée au créneau pour s'élever contre la suspension des rassemblements. Mais au moment du déconfinement, et alors que l'interdiction des célébrations religieuses n'était pas levée, des associations ultra-conservatrices avaient déposé un recours devant le Conseil d'Etat et obtenu gain de cause le 18 mai.

« La vie spirituelle est vitale pour beaucoup de monde »

Cette fois, l'épiscopat, à l'écart du combat judiciaire au printemps dernier, a choisi de passer à l'offensive, jugeant injuste l'arrêt des offices publics alors que les écoles et de nombreux commerces demeurent ouverts. « Ce n'est pas une dérogation qui est demandée, mais le rétablissement de la loi, celle de la liberté de culte. La vie spirituelle est vitale pour beaucoup de monde. Il y a un besoin plus fort aujourd'hui de montrer à l'ensemble de la nation que les catholiques continuent à pratiquer dans ce contexte de menaces sanitaires et sécuritaires », martèle Vincent Neymon, porte-parole de la CEF, tout en rappelant que les fidèles catholiques respectent à la lettre les gestes barrière.

Pour Yann Raison du Cleuziou, sociologue du catholicisme français, la réaction de l'épiscopat est « une conséquence » des déceptions du mois de mai. « Au moment du déconfinement, la CEF avait tenté de négocier directement avec le gouvernement d'une reprise des cultes, en proposant un projet avec tout un tas de normes sanitaires, mais celui-ci n'a pas été pris en compte par les autorités. Cette stratégie a échoué. Les évêques étaient furieux. Il y a eu aussi le sentiment, chez un certain nombre de catholiques, que l'Etat les trahissait, qu'ils étaient oubliés, comme s'ils ne comptaient pas, cela a créé une sorte de blessure », décrypte le spécialiste, auteur du livre « Une contre-révolution catholique » (Seuil).

Des baisses de ressources

Parallèlement, alors que les sommets de l'Eglise parlementaient avec les sommets du pouvoir, des associations traditionalistes et conservatrices engageaient un recours devant le Conseil d'Etat qui, lui, allait aboutir. « Les évêques ont alors eu l'impression d'avoir été dépassés par leur aile droite et ainsi discrédités. Aujourd'hui, les autorités ecclésiastiques veulent réaffirmer leur leadership », poursuit-il.

Selon lui, la dimension religieuse et l'importance du culte « défendu par tout le clergé » mais aussi la perte de pratiquants ces derniers mois qui ne sont pas retournés sur les bancs de l'église comme la baisse des ressources liées à l'absence de quêtes sont d'autres raisons qui ont pu inciter les calottes violettes à contre-attaquer.

Mais tous les fidèles ne sont pas sur la même longueur d'onde. « Certains donnent un sens spirituel à cette suspension des messes, ils y voient une forme de sacrifice de soi, à l'exemple du Christ, de renoncement à soi pour l'amour des autres », observe Yann Raison du Cleuziou.

« Le premier mot qui vient, c'est la joie ! » : 23 mai 2020, les catholiques retrouvent leur paroisse

Colette, une quinquagénaire croisée ce mardi devant l'église Saint-Nicolas-des-Champs à Paris (IIIe) a, elle, bien du mal à accepter l'interdiction des célébrations publiques. « Je ne comprends pas ! Pour moi, être à la messe, c'est beaucoup moins dangereux que de faire ses courses ou prendre les transports en commun. On est plus serrés dans le métro que dans l'église », compare-t-elle.

Guénolée, 21 ans, rencontrée à l'heure du déjeuner à l'église Saint-Eustache (Ier) alors quasi déserte, soutient « complètement les recours devant le Conseil d'Etat ». « Après l'attentat de Nice, on a besoin de retrouver la communauté et vivre notre foi à travers l'Eucharistie, c'est un rendez-vous avec Dieu. On a accepté de s'en passer lors du premier confinement, mais là, une seconde fois, c'est trop lourd. Il faut vraiment avoir la foi pour comprendre », témoigne-t-elle après s'être recueillie.

Chantal, 60 ans, qui a « la double casquette de croyante-pratiquante et de salariée dans un centre de santé », est partagée. « L'Eucharistie me manque, mais l'enjeu sanitaire est tout de même plus important que l'enjeu spirituel », avance-t-elle.

Offices clandestins

Pour la théologienne Paule Zellitch, présidente de la Conférence des baptisés, association qui fédère des « chrétiens d'ouverture », la fronde judiciaire de l'épiscopat n'a pas lieu d'être. « Les chrétiens sont des citoyens parmi d'autres, on ne voit pas pourquoi ils demandent à bénéficier d'une situation particulière », affirme-t-elle.A ses yeux, la privation de messe temporaire n'est pas insurmontable. « Quand on a une vie intérieure solide, quand l'Evangile est bien ancré en nous, il y a d'autres manières de vivre sa foi, d'autres manières de communier qu'avec l'Eucharistie, en aidant par exemple son prochain », suggère-t-elle.

Un avis qui n'est pas partagé par tous les membres du clergé. Quelques frondeurs, qui tiennent évidemment à leur anonymat, sont prêts, en effet, à braver les injonctions de Matignon et à célébrer clandestinement la messe en petit comité.