«Il faut se taire au risque d’être marginalisée» : des étudiantes dénoncent la culture du viol dans les IEP

Derrière un hashtag massivement partagé sur les réseaux sociaux, de nombreuses étudiantes de différents établissements Sciences Po en France dénoncent les violences sexuelles au sein de l’institution. Une enquête préliminaire a été ouverte pour viol à Toulouse, deux pour agressions sexuelles à Grenoble et un signalement à la justice a été fait à Strasbourg.

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Illustration. L'Institut d'études politiques de Toulouse.
Illustration. L'Institut d'études politiques de Toulouse. LIONEL BONAVENTURE

Depuis des jours, une vague se lève sur les réseaux sociaux. Et vient de s’abattre sur une institution, déjà au cœur de la tourmente : Sciences Po. Des centaines d’étudiantes ont décidé de briser le silence autour des violences sexuelles dans les Instituts d’études politiques (IEP) derrière un hashtag, #sciencesporcs. Face à l’ampleur des témoignages, ce mercredi, Elisabeth Moreno, la ministre chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, et Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, réunissent les directeurs d’IEP.

Zoé* a quitté l’Institut d’études politiques de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) il y a un an, sans diplôme. Mais qu’importe le bout de papier et la prestigieuse ligne sur le CV, la jeune femme est aujourd’hui libérée. « Sciences Po m’a énormément fragilisée mentalement, et quitter cette institution a été un soulagement », raconte-t-elle au Parisien. Durant les deux années de sa scolarité, elle assure y avoir subi plusieurs agressions, dont deux viols qu’elle gardera secrets. « Je n’ai pas parlé à l’administration parce que je m’en sentais incapable, que je culpabilisais de ruiner sa vie ». Une nuit, lors d’une soirée d’intégration, son petit ami de l’époque profite de son sommeil pour l’agresser sexuellement. « J’ai cru pendant longtemps que j’avais de la chance et que ces viols ne m’avaient pas laissé de traumas, mais je suis désormais incapable de dormir avec d’autres personnes dans la même pièce », confie-t-elle aujourd’hui.

« Pendant plusieurs semaines, j’avais peur de sortir de mon appartement »

Selon la jeune femme, l’administration prend connaissance d’une altercation survenue avec un étudiant, après une conférence donnée dans l’enceinte de l’IEP en octobre 2019. « Il n’a pas supporté que je qualifie ses propos de sexistes. Lorsque j’ai décidé de mettre fin à la conversation, il m’a suivi dans les escaliers, empoigné et tiré très fort vers le bas au point de me laisser des marques et de manquer de me faire tomber », se souvient Zoé. Avec son portable, elle enregistre alors leur discussion et publie un témoignage de son agression sur les réseaux sociaux.

Elle est convoquée par la direction, qui semble, dans un premier temps, très à l’écoute. Avant de lui demander de supprimer son témoignage, affirme-t-elle. Au terme de plusieurs entretiens, l’administration lui annonce qu’elle ne prendra aucune décision disciplinaire. Zoé serait alors encouragée à déposer une main courante, et lui à porter plainte pour diffamation. « Pendant plusieurs semaines, j’avais peur de sortir de mon appartement parce qu’il vivait dans la même résidence étudiante. Je n’ai jamais eu aucune chance d’obtenir justice parce que l’administration n’a jamais envisagé de le sanctionner ou de m’orienter sur des voies légales pouvant entraîner des sanctions, regrette-t-elle. La politique pas de vague des directeurs d’IEP est une violence supplémentaire dont les victimes n’ont pas besoin. Cette lâcheté me débecte. Les administrations ont tellement de dépressions sur la conscience. Personnellement, je ne peux plus poser un pied à Saint-Germain sans me sentir mal ».

Contactée, la direction de l’établissement confirme avoir été confrontée à plusieurs cas de violences rapidement après son ouverture en 2014, notamment lors des soirées de l’école ou du Crit’, la compétition sportive entre les IEP. « Je reconnais malheureusement certaines de mes étudiantes dans ces portraits », confie Céline Braconnier, directrice. Dès son arrivée, elle a mis en place un partenariat avec Women Safe, une association de prise en charge des victimes de violences. « Je ne dis pas qu’on n’a pas pu passer à côté de cas, il faudrait manquer d’humilité. Mais à chaque fois qu’on a eu connaissance de violences subies, nous avons reçu les étudiants, discuté, et systématiquement fait appel à cette association », rappelle Céline Braconnier. Pourtant les critiques à l’encontre des administrations restent vives chez les étudiants qui ont tenté de parler. « On ne peut pas empêcher des étudiants de ne pas se sentir écoutés. […] Prendre en charge, ce n’est pas garantir une issue, c’est garantir une écoute, un accompagnement par des professionnels qui sont à même de traiter cela », souligne la directrice.

Un communiqué de soutien

Comme Zoé, Hélène avait totalement confiance en l’institution. Il y a un an, après énormément de travail, elle intègre l’IEP de ses rêves, dont elle préfère taire le nom. « L’école me faisait miroiter une image parfaite. Au début de l’intégration, cette image s’accentue, tout est fait pour qu’on s’assimile : de nombreuses soirées, des journées d’intégration, des visites de la ville… On se fait très rapidement des amis, c’est une bonne ambiance et on finit par connaître à peu près tout le monde », raconte la jeune fille, aujourd’hui en deuxième année.

Lors d’une de ces fameuses soirées, Hélène est droguée au GHB, la drogue dite du violeur. « J’ai tout de suite compris ce qu’il m’arrivait, car je n’avais pas bu d’alcool et me suis retrouvée dans un état désastreux. Il ne m’est rien arrivé de plus grave, j’en suis très heureuse et j’en viens même à m’estimer chanceuse qu’il ne me soit arrivé que ça », raconte-t-elle.

L’information s’ébruite au sein de l’école, parmi les élèves de Sciences Po, et Hélène constate avec douleur que sa version des faits est mise en doute. Elle décide de se taire, et ne se tourne pas vers l’administration. « Je me suis sentie prise au piège par la loi du silence : il faut se taire au risque d’être marginalisée. Tout le monde se protège et quelque chose s’est établi au cours des années, les victimes doivent se taire pour ne pas briser les futures carrières de leurs agresseurs, ou ne pas risquer une poursuite pour diffamation. Les victimes n’ont pas forcément l’argent pour mener à bien un procès, les agresseurs si », lâche-t-elle. Malgré des difficultés à poursuivre sa scolarité, Hélène s’accroche. « Je ne pouvais pas partir, dans ma famille faire des grandes études est absolument exceptionnel et je ne me voyais pas gâcher ça, alors j’ai continué, mais j’ai été très mal ».

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Des témoignages dans la droite lignée de ceux reçus par centaines par Anna Toumazoff, militante féministe. Elle relaie sans relâche ces prises de parole, « pour faire émerger un mouvement général dans les IEP », explique-t-elle au Parisien.

Ce mercredi, les directions de sept IEP français ont assuré par voie de communiqué « leur soutien résolu aux victimes », et disent « mesurer pleinement la gravité des actes dénoncés et sont plus que jamais à l’écoute et déterminées à agir contre les agresseurs ». A ce jour, la seule enquête préliminaire pour viol est instruite à Toulouse après le dépôt d’une plainte le 6 février.

* Les prénoms ont été modifiés