Hiver 1879-1880 : quand Claude Monet peignait la Seine gelée

Vous grelottez de froid ? Songez plutôt à nos aïeux qui ont enduré la pire vague de froid qu’ait connue la France. -26°C à Paris et pire encore à Vétheuil (Val-d'Oise) où le peintre, jeune veuf, s’est réchauffé le cœur en peignant comme un damné.

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 Paris (vue du quai Saint-Michel), le 3 janvier 1880. Pendant cet hiver rigoureux, la capitale connaît 29 jours de gel et la Seine se fige.
Paris (vue du quai Saint-Michel), le 3 janvier 1880. Pendant cet hiver rigoureux, la capitale connaît 29 jours de gel et la Seine se fige. DR

Moins 14°C à Strasbourg jeudi matin, -17°C en Moselle, -8°C dans les Hauts-de-France et un bon -5°C à Paris… Le « Moscou-Paris », ce bon baiser glacé venu de Russie, a tenu toutes ses promesses. La moitié Nord de l'Hexagone a été saisie toute la semaine par un vent de nord-est glacial, doublé de chutes de neige et de verglas. Les températures ressenties ont plongé jusqu'à -20°C localement. Bref, un froid de canard, mais bien clément en comparaison des grandes vagues polaires qu'a connue la France lors du « Grand hiver » de 1709, du pré-révolutionnaire épisode de 1788-89 ou, plus récemment, du cru 1956. C'est le cas également en 1879-80. Le peintre Claude Monet, qui a perdu sa femme quelques mois auparavant, affronte ce froid polaire à Vétheuil, dans le Vexin.

Comment faire le deuil de Camille, sa femme, partie le 5 septembre après d'indicibles souffrances ? Pour chasser son immense tristesse qui s'ajoute à ses angoisses d'artiste fauché, Claude Monet ne possède qu'une arme : son pinceau. Pour le veuf de 39 ans, peindre n'a jamais été aussi vital. Rien ne pourrait l'en empêcher, pas même le froid atroce qui s'est installé le 2 décembre 1879 sur la moitié nord du pays.

A Vétheuil, où il s'est installé à l'été 1878 parce que la vie à Paris était trop chère, Monet ne perd rien du spectacle irréel : la surface brumeuse de la Seine qui s'est arrêtée de couler ; la campagne silencieuse et blanche, sous son édredon neigeux ; la végétation de cristal ; les arbres entoilés de givre ; et de l'autre côté du fleuve, le village de Lavacourt qu'on croirait suspendu dans l'air figé…

Une vingtaine de toiles prennent vie sous le soleil d'hiver

Mais comment fait-il pour ne pas geler sur place, assis sur son tabouret ? En apercevant le peintre caparaçonné sous d'épaisses couches de vêtements, un journaliste s'extasie : « Il faisait un froid à fendre les cailloux. Nous apercevons une chaufferette, puis un chevalet, puis un monsieur emmailloté dans trois paletots, les mains gantées, la figure à moitié gelée : c'était Monsieur Monet étudiant un effet de neige. » (cité par Reynald Artaud dans son article consacré au grand froid de 1879 sur le site meteopassion.com).

« Portrait du peintre Claude Monet (1840-1926) », par Pierre-Auguste Renoir. /Musée d’Orsay/Photo Josse/Leemage
« Portrait du peintre Claude Monet (1840-1926) », par Pierre-Auguste Renoir. /Musée d’Orsay/Photo Josse/Leemage  

Quand il n'est pas derrière ses fenêtres, l'artiste s'installe dans son bateau-atelier, en contrebas sur la berge, et s'aventure même plus loin, pour obtenir un point de vue inédit, une autre… impression. C'est peu dire qu'il est fasciné par les jeux de lumière aux teintes bleutées, rose pale ou orangées, selon les heures de la journée.

La douce mélancolie qui en émane parle-t-elle à son cœur meurtri ? Elle le rend en tout cas si productif qu'il accouche d'une vingtaine de toiles : « Le givre, près de Vétheuil », « Soleil d'hiver à Lavacourt », « Les glaçons »… « La Seine était complètement gelée et je m'installai sur le fleuve, m'efforçant de plier mon chevalet d'une manière quelconque. De temps en temps, on m'apportait une bouillotte. Mais pas pour les pieds : je n'avais pas froid, c'était pour mes doigts gourds qui menaçaient de laisser échapper le pinceau », écrira-t-il plus tard.

Une première : le salage des rues de Paris

Hormis les vendeurs de fourrure et les ramoneurs, rares sont ceux qui, comme le peintre, se réjouissent du terrible hiver 1879-80, le plus rigoureux qu'ait connu la France. Songez plutôt : 29 jours de gel sans le moindre répit du 2 au 31 décembre, avant un léger redoux début janvier puis une nouvelle offensive du froid le reste du mois. Le 10 décembre, baptisé par les journaux la « longue nuit », le thermomètre descend à -25,8°C dans la capitale. A Langres (Haute-Marne), il affiche -33 et -37 à Saint-Dié dans les Vosges.

Pour ajouter une touche de blanc à ce tableau spectral, une tempête de neige s'abat le 10 décembre sur le nord du pays. Trente-cinq heures de flocons sans discontinuer ! 1,60 m à Bapaume dans le Pas-de-Calais, 35 cm à Paris où pour la première fois, les principales artères font l'objet d'un salage. Déneiger, déblayer, saler, réparer (le marché saint-Martin qui s'effondre sous le poids de la neige)…

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Tous les chômeurs qui se présentent armés d'une pelle sont réquisitionnés par la mairie, quoi qu'il en coûte. Les tonneliers, eux, débitent leur vin à coups de hache ! Le jeudi 25 décembre, 25000 riverains s'amusent à défiler ou patiner sur la Seine qui s'est transformée en avenue de glace, avant que les autorités ne mettent le holà. Sur les Champs-Elysées, les chevaux tirent les traîneaux que peuvent s'offrir les plus aisés.

A 50 km en aval, Monet, lui, assiste au dégel de la Seine lors du léger redoux de janvier. Sous ses yeux aux aguets défilent de mini-icebergs, des barques concassées et tous les débris que le fleuve de glace s'est mis à digérer. Dans cette débâcle qui s'écoule vers la mer, peut-être voit-il aussi passer un peu de ses malheurs…