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Formation : chez les marins-pompiers de Marseille, les cadets sont à l’école de la vie

LE PARISIEN WEEK-END. Chaque mercredi, une cinquantaine de collégiens suivent une formation auprès des marins-pompiers de la cité phocéenne. Ils y apprennent la rigueur, la discipline et la solidarité.

 Le mercredi après-midi, les cadets des marins-pompiers de Marseille découvrent le métier et s’exercent avec application aux efforts physiques et à l’entraide.
Le mercredi après-midi, les cadets des marins-pompiers de Marseille découvrent le métier et s’exercent avec application aux efforts physiques et à l’entraide. France Keyser

« Mettez-vous en quatre colonnes, face à moi, lance haut et fort le maître Frédéric dans l'air brûlant de juin. Alignez-vous, espacez-vous, ne dites pas que ce n'est pas possible, essayez ! » Rassemblés devant le militaire de 42 ans, cinquante collégiens en survêtement bleu marine et tee-shirt portant l'inscription « Cadets marins-­pompiers Marseille » transpirent après avoir monté en courant une pente raide dans la pinède de Château-Gombert, dans le nord de Marseille (Bouches-du-Rhône). Ces filles et ­garçons issus d'établissements en Réseau d'éducation prioritaire (REP) ont entre 14 et 16 ans.

Volontaires, ils ont signé à l'automne dernier leur engagement de cadets : un dispositif éducatif mis en place il y a dix ans par les marins-­pompiers de Marseille en partenariat avec l'Education nationale. Depuis novembre, leurs mercredis après-midi (hors vacances et confinement) se déroulent dans les casernes de la cité phocéenne, et sur le terrain, en compagnie de pompiers, d'encadrants et d'anciens cadets bénévoles.

Secourue quand elle avait 11 ans

Les jeunes reprennent leur souffle. Ils vont maintenant déployer des lances à incendie, six tuyaux de 20 mètres de long, qu'ils déroulent et raccordent avant que soient ouvertes les vannes des camions-citernes du Groupe d'inter­vention feux de forêts (Giff). Amane, 15 ans, place sur son dos une lance enroulée sur la claie de portage, une armature qui lui permet de porter cet équipement de près de 20 kilos. La jeune fille marche courageusement en plein soleil jusqu'en haut de la colline : « Ils nous poussent à aller au bout de l'effort », apprécie-t-elle.

Amane positionne une claie de portage sur ses épaules : « Serre plus fort les lanières, sinon tu vas te ruiner le dos ! » lui conseille un pompier. France Keyser
Amane positionne une claie de portage sur ses épaules : « Serre plus fort les lanières, sinon tu vas te ruiner le dos ! » lui conseille un pompier. France Keyser  

Grande, des cheveux noirs ramassés en chignon, le regard déterminé et le sourire lumineux, cette élève de 3e du collège André-Chénier, dans le 12e arrondissement marseillais, se dit attirée par les métiers de la sécurité. « Les pompiers sont importants dans la ville », estime l'adolescente, en se remémorant cette nuit où un incendie s'est déclaré dans son immeuble du quartier Bois-Lemaître, où elle vit toujours avec ses parents, sa jumelle et sa petite sœur. Grâce aux soldats du feu, les familles ont été évacuées. Amane avait 11 ans.

« Pour progresser sur un incendie de forêt, il faut toujours avoir une lance de réserve », précise Malik, 19 ans. Cet ancien cadet, qui prépare le concours d'entrée au Bataillon de marins-pompiers de Marseille (BMPM), encadre les jeunes depuis 2015. Il leur explique le rôle du chef, celui des équipiers, et leur demande de s'entraider. « L'intérêt est qu'il y ait de la cohésion ! » Un message reçu cinq sur cinq par Nassur, 15 ans, qui passe maintenant la lance autour de son épaule et tire fièrement.

Nassur, 15 ans, déploie dans la colline les tuyaux de 6 mètres de long. France Keyser
Nassur, 15 ans, déploie dans la colline les tuyaux de 6 mètres de long. France Keyser  

Avec sa petite barbe, sa moustache et sa carrure d'athlète, ce gaillard né à Mayotte et arrivé en métropole à 7 ans fait plus que son âge. « Depuis que je suis petit, je veux entrer dans la marine et travailler en équipe », assure l'élève de 3e, qui vit avec des cousins dans la cité des Rosiers, un haut lieu du deal à Marseille. Les vannes ouvertes, les éclats de rire fusent sous les éclaboussures. La séance pourrait tourner à la bataille d'eau, mais les aînés veillent et rappellent tout le monde à l'ordre. Les jeunes obéissent. Malik poursuit : « Quand un feu est éteint, il reste des braises qu'il faut noyer. Pour ranger, roulez les lances et faites-moi de belles claies! »

Le but est aussi de modifier la perception de la profession

Au cours de leurs huit mois de formation, les cadets apprennent par cœur les grades de la marine nationale – les marins-pompiers de Marseille sont militaires –, mais aussi comment se placer en ordre serré, déployer des lances à incendie, et exécuter les gestes de premiers secours. Ils s'exercent également à grimper à la corde lisse. Les minots alternent les entraînements physiques (course, abdominaux, pompes…) et la découverte du dressage des chiens, de la désincarcération des victimes d'accidents de la route, ou encore de l'extinction des feux urbains et des feux de forêts. Ils s'initient aussi au sauvetage en mer, la spécialité des « marins du feu », le surnom des hommes du BMPM. Le programme, intense, est entrecoupé de tests pour ne pas les perdre en route.

Une spécificité des marins-pompiers de Marseille : le sauvetage en mer. France Keyser
Une spécificité des marins-pompiers de Marseille : le sauvetage en mer. France Keyser  

Lancé en 2011, le dispositif fait partie de la cellule « Prévention des violences urbaines », mise en place par les pompiers phocéens pour modifier la perception de leur métier. Dans certaines cités marseillaises, l'échec scolaire, la discrimination, la pauvreté et le chômage forment le terreau d'une colère contre toute autorité. Hommes et véhicules d'intervention ont déjà été caillassés. « Nous sommes parfois obligés d'arriver sans gyrophare, puis de parlementer avant de pouvoir entrer dans un bâtiment et porter secours », regrette un pompier. Ces petits ambassadeurs participent donc à valoriser la profession en uniforme.

Avec la 10e promotion, qui fera sa rentrée à la Toussaint, 500 jeunes Marseillais seront passés par le programme des cadets. « Ils ont des origines différentes et se retrouvent pour découvrir notre métier tout en apprenant les valeurs du bataillon : l'honneur, la patrie, la discipline et le respect, explique le maître principal, Vincent, qui a participé à cette aventure dès le début. Il est important de montrer à chacun(e) qu'il ou elle est responsable de sa réussite. » Chaque collégien signe une charte et s'engage à être assidu, ponctuel, sociable et à bien travailler à l'école. Tout écart est sanctionné par une sortie du dispositif. « Cet encadrement peut avoir un impact positif sur l'orientation d'élèves que l'on sent décrocher », estime une enseignante du collège Henri-Wallon.

«Etre cadet et sortir du quartier m'a sauvé la vie»

Le programme doit beaucoup au pompier Thierry Mourre, disparu cet hiver à 59 ans des suites d'une maladie. Celui que l'on surnommait affectueusement le « papa des cadets » avait pour objectif de donner un coup de pouce à la jeunesse et de l'aider à grimper « l'escalier social ». Apprendre la ponctualité, la politesse, l'assiduité, la discipline, le goût de l'effort et la solidarité est utile pour toute la vie, estiment les formateurs. « Quand ils arrivent, certains n'écoutent rien et sont durs. Puis, peu à peu, ils modifient leur comportement », explique le maître principal Vincent. La confiance et l'exigence des militaires ont évité à quelques-uns de mal tourner.

L’ancien cadet Khaled, 20 ans, exige des plus jeunes rigueur et respect. France Keyser
L’ancien cadet Khaled, 20 ans, exige des plus jeunes rigueur et respect. France Keyser  

C'est le cas de Khaled, 20 ans : « Etre cadet et sortir du quartier m'a sauvé la vie, avoue-t-il. Ma mère est très reconnaissante. Thierry Mourre était convaincu que tous les jeunes avaient du potentiel. » Le jeune homme, désormais en service civique, est revenu bénévolement au Centre d'intervention et de secours de Pointe-Rouge accompagner la 9e promotion de cadets.

Dans la caserne, filles et garçons essaient à tour de rôle de se hisser à la force des bras sur une planche située à plus de 2 mètres du sol. Amane parvient à monter. Revenue en bas, la jeune fille est satisfaite : « Ça me plaît de découvrir le métier. J'ai de plus en plus envie de suivre une prépa­ration militaire. » Nassur, de son côté, a pris l'habitude d'enchaîner les séries de pompes le mercredi, et s'entraîne aussi chez lui les autres jours de la semaine. Il rêve d'intégrer l'Ecole de maistrance, qui forme les futurs officiers. Et de marcher ainsi dans les pas de trois anciens cadets : l'un est démineur, un autre policier, et une jeune femme a embarqué sur le porte-avions Charles-de-Gaulle !

Tout aussi capital, des dizaines d'adolescents ont appris, grâce à leur expérience auprès du BMPM, à se projeter dans leur vie d'adultes et de citoyens. D'autant qu'ils ne sont pas lâchés dans la nature après un an passé avec le bataillon. Des pompiers investis suivent leurs projets d'études, cherchent les bons contacts pour favoriser leur insertion professionnelle. Un partenariat avec Pôle emploi a démarré en 2020, et la création d'un lieu où se réunir est en projet. Car si les jeunes s'atta­chent au corps des pompiers, l'inverse est aussi vrai : « Ce que nous leur apportons, ils nous le rendent au centuple », estime le maître principal Vincent.