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Fête des voisins : comment la diva des balcons a mis son quartier au diapason

Etrange paradoxe : le confinement, bien loin de nous avoir isolés, a parfois créé des liens forts entre des gens qui vivaient proches mais s’ignoraient. Exemple aux Halles à Paris, alors qu’on célèbre ce vendredi la fête des voisins.

 Rue Saint-Honoré à Paris, Françoise Monéger, la diva qui poussait la chansonnette à sa fenêtre pendant le confinement, est restée proche de ses voisins.
Rue Saint-Honoré à Paris, Françoise Monéger, la diva qui poussait la chansonnette à sa fenêtre pendant le confinement, est restée proche de ses voisins. LP/Olivier Lejeune

Ce vendredi, dès 18 heures, Françoise Monéger, truculente chanteuse lyrique, va donner de la voix aux fenêtres des appartements d'une poignée de voisins dans son quartier des Halles à Paris. Des célèbres airs d'opéra, des titres populaires du « Paname » d'antan, du rhythm'n'blues, du jazz… pour célébrer la Fête des voisins qui, dans le contexte pandémique du Covid-19, doit évidemment respecter les gestes barrière et la distanciation sociale.

Locataires, propriétaires et commerçants seront aux premières loges pour l'applaudir. Car cette quinquagénaire, bien épaulée par son mari coiffé d'un panama, est à l'origine d'un étonnant rapprochement des résidents d'un morceau de la rue Saint-Honoré. Comme d'autres chanteurs, la dynamique a été initiée il y a six mois, en plein confinement. Pour « mettre un peu d'ambiance et rechercher du contact », l'artiste, qui est aussi flûtiste, s'est mise, en pleine journée, à entonner, depuis le troisième étage de son immeuble, des bribes de la « Traviata », de « Carmen », de la comédie musicale Cabaret ou le très dansant « Respect » d'Aretha Franklin et le tube des discothèques « It's Raining Men ».

Un groupe WhatsApp baptisé « Le village » est né

« Il suffit d'un rien pour réactiver ce souffle », s'enthousiasme-t-elle même si certains ronchons n'ont pas toujours apprécié le spectacle, appelant la police pour… tapage diurne ! De cette époque sous cloche est né un groupe WhatsApp baptisé « Le village », toujours très actif, fédérant une soixantaine de forces vives qui n'hésitent pas à se filer des coups de main et se donner des nouvelles.

On y lance un appel pour dénicher un studio ou rejoindre une chorale, on y apprend que le couple d'en face est devenu grands-parents… « On se retrouve aussi pour boire un verre », savoure Damien, 37 ans, qui se retrousse les manches dans l'immobilier. « Certains voisins de palier ne se connaissaient même pas jusque-là », décrit Jean, 66 ans, responsable associatif très à l'aise dans son bermuda bleu.

VIDÉO. Ce ténor chante de l'opéra à la fenêtre pour ses voisins à Paris

Si, en France, l'esprit de solidarité, en vogue durant les près de deux mois d'« enfermement », a perdu en intensité, il en reste de très jolies traces si l'on en croit une enquête interne menée par les chefs d'orchestre de la Fête des voisins. « Sur 1 000 voisins solidaires actifs pendant le confinement, 200 ont aujourd'hui prolongé leurs gestes d'entraide comme faire les courses pour les personnes âgées ou fabriquer des masques et 600 continuent d'avoir des relations, par exemple un apéro ou une séance de footing, avec des gens qu'ils ne connaissaient pas avant le confinement », décrypte Atanase Périfan, fondateur de l'événement convivial.

«Il y a un microclimat ici qui a été relancé»

« Le risque, c'est que ça s'étiole. Alors on veut lancer l'heure civique en proposant à chaque Français de consacrer soixante minutes par mois à une action de solidarité de voisinage », suggère-t-il. Dans le fief connecté du « village » au cœur de la capitale, le lien social s'est renforcé. Françoise a par exemple fait connaissance d'une autre Françoise, une dame âgée de 82 ans qui habite au 5e étage, à qui elle a donné « un récital particulier ».

« Il y a un microclimat ici qui a été relancé par Françoise », remercie Anne-Marie, une riveraine qui fait partie de la bande des soixante. Les commerçants du coin qui, pour la plupart, dorment dans le quartier, sont également parties prenantes de cette aventure citoyenne à l'instar de Mouloud, le primeur, qui joue aussi le rôle de médiateur, Anne la caviste, Nicolas l'opticien qui apprécie que « tout le monde » se fasse « coucou », « Gilou », le patron du bar-tabac « Le Saint Honoré » qui trouve Françoise « formidable ».

Sans oublier Christian, l'antiquaire, qui a offert à la diva des balcons « une jolie robe imprimée panthère ». Ou encore Medhat, aux commandes de la pizzeria Milo et sa serveuse Maria qui n'est guère dépaysée par cette nouvelle camaraderie. « Vous savez, moi, je suis de Naples, là-bas, on se connaît tous… »

La Fête des voisins plombée par le Covid

Le 29 mai dernier, deux bonnes semaines après la fin du confinement, une première Fête des voisins était organisée exclusivement aux fenêtres et aux balcons des immeubles et maisons de l’Hexagone. La « vraie », celle qui, depuis deux décennies, s’invite dans les cours de copropriété, sur les dalles des quartiers populaires, dans les rues, les squares, sur les trottoirs, les places de village… était reportée à ce vendredi 18 septembre. A l’époque, les fers de lance de l’événement festif imaginaient que la pandémie appartiendrait alors aux mauvais souvenirs. Sauf que le coronavirus est toujours très actif.

Dans cette atmosphère de risques de propagation, c’est donc une cuvée masquée qui s’annonce. Mais là où le Covid-19 circule fortement, en zone « rouge », il n’est pas raisonnable de se rassembler sur la voie publique pour partager un verre et un taboulé. « On propose alors aux gens de reporter la fête ou de la faire de nouveau aux balcons. Dans tous les cas, on dit : Soyez vigilants ! », martèle Atanase Périfan, créateur du rendez-vous. Les préfectures du Nord et des Bouches-du-Rhône ont pris l’initiative d’interdire ces rassemblements dans leur département.

Là où les apéros sont maintenus, les pilotes de la Fête des voisins proposent dix règles de bonne conduite à suivre à la lettre. Ils invitent, par exemple, à limiter le nombre de convives, à mettre à disposition sur les tables du gel hydroalcoolique, à privilégier les espaces ouverts ainsi que la vaisselle jetable et recyclable, à afficher une étiquette avec prénom sur chaque gobelet. Et à éviter de trinquer car « les gouttelettes pourraient se déplacer d’un verre à l’autre au moment du Tchin ! »