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Faut-il manger de la viande pour «bien grandir», comme l’affirme Julien Denormandie ?

Le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, Julien Denormandie, a estimé dimanche que la viande était essentielle pour la croissance de l’enfant, contestant la décision de la mairie de Lyon de mettre en place un menu unique sans viande.

La viande n'est pas nécessaire au bon déroulement de la croissance des enfants.
La viande n'est pas nécessaire au bon déroulement de la croissance des enfants. LP/A

Un enfant ne pourrait pas « bien grandir » sans viande. C’est l’affirmation de Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, qui a réagi dimanche à la mise en place d’un menu unique dans les cantines scolaires de Lyon (Rhône). « Donnons (aux enfants) simplement ce dont ils ont besoin pour bien grandir », a posté sur Twitter le ministre. Et d’ajouter : « La viande en fait partie. »

Les origines de la polémique

C’est sur fond de polémique que Julien Denormandie a posté son message, dimanche. La veille, Gérald Darmanin s’était déjà fendu d’un tweet pour fustiger la décision de la mairie de Lyon de mettre en place un menu unique sans viande dans ses cantines scolaires afin de respecter le protocole sanitaire renforcé en fluidifiant le service. Le ministre de l’Intérieur avait évoqué une « insulte inacceptable aux agriculteurs et aux bouchers français », dénonçant une « idéologie scandaleuse ».

Une mesure similaire avait déjà été prise lors du premier déconfinement à Lyon, à l’époque par Gérard Collomb, pour proposer un menu unique sans viande. Mais depuis, les écologistes y ont remporté les dernières municipales et son opposition y voit une façon de faire la promotion du végétarisme auprès des enfants.

« Nous ne sommes pas dans une opération de promotion du végétarianisme ou du véganisme puisque nous allons offrir des protéines animales aux enfants chaque jour », s’est défendu lundi le maire de Lyon, Grégory Doucet, interrogé lors du conseil municipal. « Ce menu unique, qui n’est pas un menu végétarien, est le seul permettant de n’exclure aucun enfant », avait expliqué son adjointe chargée de l’Education, vendredi, sur Twitter.

La question des protéines animales

Dans son cabinet parisien, Corinne Chicheportiche-Ayache reçoit de plus en plus d’enfants qui ne veulent plus manger de viande. La nutritionniste raconte l’histoire de cette petite fille de huit ans : « Du jour au lendemain, elle ne voulait plus manger de viande ni de poisson, et ses parents étaient déboussolés. » Peut-on « bien grandir » sans manger de viande ? « Tout à fait », répond la spécialiste.

La nutrition est une question d’équilibres : l’organisme a besoin de protéines parmi lesquelles on distingue celles animales et celles végétales. « Ces protéines sont essentielles puisque c’est à partir d’elles que l’organisme fabrique tout : le tissu musculaire, la structure osseuse, les anticorps contre les infections, etc. » explique Corinne Chicheportiche-Ayache. De ces protéines, le corps humain utilise une vingtaine d’acides aminés, dont un peu moins une dizaine est incontournable. Les protéines animales ont l’avantage d’en regrouper la très grande majorité.

Des protéines animales sans viande ?

Si les protéines animales se trouvent dans la viande et la charcuterie, elles ne sont pas les seules à en contenir. Il y en a dans le poisson, les œufs ou encore les produits laitiers. Un végétarien cessera de consommer le poisson et la viande, mais continuera de consommer des œufs et du lait, quand un végétalien cessera tout simplement de consommer des protéines animales. Un végan, lui, ira au-delà de la consommation alimentaire.

« Il n’y a pas de raison qu’un régime sans viande, mais à base d’œufs, de poisson et de lait n’entrave la croissance de l’enfant », précise auprès du Parisien Corinne Chicheportiche-Ayache. La nutritionniste pointe même, à l’inverse, les dérives d’une hyperconsommation de protéines animales – quand un enfant mange de la viande le midi et le soir par exemple : « Ce n’est pas bon pour la santé et cela peut être un facteur d’obésité. »

Sur sa plateforme Mangerbouger.fr, l’Agence nationale de santé publique met au même niveau viande, poisson et œufs, qu’elle recommande d’alterner. « Alimentation végétarienne et équilibre nutritionnel peuvent aller de pair à condition d’appliquer certaines règles », précise-t-elle, toutefois, sur ce même site.

Faut-il manger de la viande pour «bien grandir», comme l’affirme Julien Denormandie ?

Un danger à ne pas manger de viande ?

« Un enfant peut très bien grandir sans viande », affirme Elyne Etienne, la responsable de Végecantines de l’Association végétarienne de France, qui milite pour des repas végés aux tables des enfants. « L’idée n’est pas d’imposer aux enfants un régime, mais de leur montrer, de leur faire comprendre qu’il existe d’autres choses pour qu’ils se fassent leurs propres idées et leurs propres choix », détaille Elyne Etienne.

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Peu d’études ont été menées, en France, sur le sujet. Aux Etats-Unis, l’Académie de nutrition et diététique avait tranché la question en 2016. « Les régimes végétariens, y compris végétaliens […] conviennent à toutes les étapes du cycle de vie, y compris la grossesse, l’allaitement, la petite enfance, l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte plus âgé et pour les athlètes. » Quelques années plus tôt, cette même institution avait noté que la croissance d’un enfant et d’un adolescent était similaire, qu’il soit végétarien ou non.

Corinne Chicheportiche-Ayache acquiesce, mais note qu’il est toutefois important de combiner ce régime avec « des protéines végétales », que l’on trouve dans le soja, les algues, les céréales ou les légumes secs (des aliments pas toujours évidents à faire manger aux enfants). « Il doit y avoir un principe d’équivalence », signale la nutritionniste. Et la professionnelle d’alerter sur le risque de carence en fer, dans un régime sans viande, s’il n’est pas amené par d’autres aliments.

Des sociétés antérieures qui mangeaient… peu de viande

« Les sociétés européennes sont plutôt à l’origine végétalistes avec une consommation de la viande minoritaire, rappelle auprès du Parisien Christophe Serra-Mallol, responsable du parcours Sociologie et Anthropologie de l’Alimentation à ISTHA à Toulouse (Haute-Garonne). Pendant huit siècles, ce que mangeait le Français moyen, c’était de la soupe, dans laquelle très rarement on mettait un bout de viande. »

C’est au XXe siècle seulement que la viande, qui était alors produit de la noblesse, est arrivée dans les foyers. « Le gouvernement a longtemps eu une politique de la viande pour tout le monde, car c’était un gage de réussite », relève Christophe Serra-Mallol. Et le professeur de continuer : « On est arrivé à des niveaux de consommation, en France, qui sont bien au-dessus de ce qui est recommandé par les médecins. »

L’homme en serait-il arrivé ici, même sans viande ? « Objectivement, il n’y a pas de fondement scientifique à la déclaration de Julien Denormandie », explique Christophe Serra-Mallol. Et le chercheur de préciser : « On a ici un ministre qui défend d’abord l’agriculture française, et donc la viande, avant de défendre l’alimentation. »