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Enseignant assassiné : l’école frappée, la Nation sous le choc

L’émotion est vive au après la mort de Samuel Paty, professeur dans un collège de Conflans-Sainte-Honorine, décapité quelques jours après avoir montré à ses élèves une caricature de Mahomet. Un hommage national lui sera rendu mercredi.

 A Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), un hommage à Samuel Paty samedi devant le collège Bois d’Aulne où enseignait le professeur assassiné.
A Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), un hommage à Samuel Paty samedi devant le collège Bois d’Aulne où enseignait le professeur assassiné.  LP/Arnaud Dumontier

Ce samedi matin, après une nuit intranquille, Thibault s'est rendu devant l'école de ses enfants et y a déposé un bouquet de roses blanches, de celles qu'on porte habituellement aux enterrements. « Je me suis dit que les enseignants avaient besoin d'être épaulés, soutenus, comme on a soutenu les soignants en les applaudissant aux fenêtres… » explique, au lendemain de l'assassinat de Samuel Paty, qui enseignait dans un collège de Conflans-Saint-Honorine, cet ingénieur parisien, ému. Un peu penaud aussi de découvrir, à la quarantaine, qu'il n'a « jamais rien fait » pour cette éducation nationale publique à laquelle il doit son statut de cadre supérieur : « Les enseignants ont besoin de beaucoup plus que des fleurs, je le sais bien ».

Cinq ans après les attentats contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher en janvier 2015, après lesquelles la ministre socialiste de l'Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, avait appelé à un « sursaut », le mot a résonné une nouvelle fois ce samedi 17 octobre dans l'après-midi, dans la cour de l'hôtel de Rochechouart. « Ce qui s'est passé est inqualifiable, ce qui s'est passé a des racines, c'est la haine […]. Nous devons être à la hauteur », a affirmé Jean-Michel Blanquer, exhortant à son tour à un « sursaut » collectif pour le respect de la profession enseignante et une « unité du monde adulte » face à l'horreur survenue vendredi au coin de la rue.

Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie au collège du Bois d'Aulne de Conflans-Saint-Honorine (Yvelines), a été décapité, condamné à mort par son bourreau pour avoir exercé son métier : enseigner l'éducation morale et civique. Plus précisément, avoir montré, le 5 octobre, une caricature de Mahomet à ses élèves de 4e, à l'occasion d'un cours sur la liberté d'expression.

Un appel à rebaptiser le collège «Samuel Paty»

L'onde de choc est gigantesque. Avant le grand rassemblement, ce dimanche à 15 heures, place de la République à Paris, où sont attendus des milliers d'anonymes et personnalités du monde associatif et politique, de nombreuses personnes ont répondu aux appels au recueillement lancés dans plusieurs villes samedi, à Lille, Auch, Saint-Brieuc… « J'avais énormément besoin de retrouver des collègues, cela m'a fait beaucoup de bien d'être ensemble, dans une communauté d'esprit », souffle Manuela, prof de lettres, qui a retrouvé environ 200 personnes sur la place Gambetta d'Amiens.

A Conflans-Sainte-Honorine, un millier de personnes se sont réunies devant le collège du Bois d'Aulne, que des voix de plus en plus nombreuses appellent à rebaptiser « collège Samuel Paty ».

VIDÉO. Conflans-Sainte Honorine : des centaines de personnes rendent hommage à Samuel Paty

Au « simple professeur » devenu le symbole d'une République attaquée, un hommage national sera rendu mercred i. Au retour des vacances de la Toussaint, une minute de silence et un temps d'échange sur la laïcité devrait être organisé avec tous les élèves, répondant à « un cadrage national fort et précis », insiste encore le ministre de l'Education nationale, comme pour conjurer le sort. En 2015, l'hommage demandé dans chaque classe, chahuté et contesté par endroits, loin de cimenter la République, en avait montré les fissures.

«Que fait l'institution pour protéger les enseignants ?»

Depuis son arrivée rue de Grenelle en 2017, Jean-Michel Blanquer a fait de la défense d'une laïcité « ferme » un marqueur de sa politique. En 2015, et avant cela encore, l'Education nationale avait déjà enrichi son arsenal pour protéger « les valeurs républicaines » des théories du complot, des ignorances, des attaques idéologiques, et notamment le fondamentalisme musulman.

Des outils pédagogiques et des formations en ligne ont été proposés aux enseignants. L'éducation civique est renforcée. Des équipes académiques spécifiques gèrent les cas de conflits − l'une d'elles est d'ailleurs intervenue à Conflans-Sainte-Honorine, alors que Samuel Paty venait d'être visé par une plainte d'un parent d'élève, à laquelle il a lui-même répondu par une autre plainte, en diffamation.

Son cours sur la liberté d'expression, « qu'il organisait tous les ans », selon une source enseignante, avait suscité l'émotion de quelques élèves, et de parents, dont l'un a diffusé une vidéo le désignant à la vindicte sur les réseaux sociaux. Des réunions de conciliation se sont tenues au collège, l'incident était remonté aux autorités académiques. Il était considéré comme géré. « Il semble que l'établissement ait fait tout ce qui est prévu dans ces cas-là, mais on n'a peut-être pas assez mesuré ce qui se passait sur les réseaux », regrette Benoît Teste, le numéro un de la FSU, reçue comme toutes les organisations syndicales samedi par le Premier ministre Jean Castex et le ministre de l'Education nationale.

Dans les semaines qui viennent, c'est aussi à cette question que l'institution et le pouvoir politique devront trouver une réponse : comment protéger les professeurs ? « Nous attendons d'être aidés, pas seulement au lendemain des drames, confie Manuela, la professeure de lettres amiénoise. Des collègues laissent tomber certains sujets, parce qu'ils craignent d'être lâchés par la hiérarchie face aux parents, au nom du fameux Ne faisons pas d'histoire, raconte-t-elle. Et cet autre enseignant, prof à Saint-Denis, annonce sa méfiance. « On a déjà eu le barnum de la laïcité après Charlie, après le Bataclan… Mais que fait l'institution pour protéger ses enseignants ? Rien. Le coup des hussards noirs, on n'y croit pas. »