En pleine épidémie de Covid-19, les « vols pour nulle part » font un carton

Pour satisfaire les passagers en manque d’avion frustrés par la fermeture des frontières, certaines compagnies aériennes proposent des vols au départ et à l’arrivée du même aéroport.

 Entre le 2 et le 7 juillet, l’aéroport de Taïpei, sur l’île de Taïwan, a organisé des voyages pour « faire comme si on allait à l’étranger » (illustration).
Entre le 2 et le 7 juillet, l’aéroport de Taïpei, sur l’île de Taïwan, a organisé des voyages pour « faire comme si on allait à l’étranger » (illustration).  REUTERS/Ann Wang

Sillonner le ciel, sans autre but que celui de profiter de ce plaisir ressenti par certains, quelque peu mis à mal par l'épidémie de coronavirus. Le 10 octobre prochain, la compagnie aérienne australienne Qantas a programmé un vol un peu particulier : un voyage « panoramique », pour lequel « aucun passeport ni quarantaine (ne sont) requis », au départ et à destination de Sydney. Il est destiné, selon la compagnie, à ceux qui « veulent simplement s'envoler » et à qui les « voyages en avion manquent », alors que bon nombre d'appareils sont désormais cloués au sol à travers la planète, faute de frontières ouvertes.

Vendredi dernier, en 10 minutes à peine, l'intégralité des tickets - dont les prix oscillent entre 500 et 2 300 euros - pour ce vol du Boeing Dreamliner 787 a été achetée par des Australiens en mal de cabines pressurisées. « C'est probablement la vente de billets la plus rapide de l'histoire de Qantas », indique au Parisien un porte-parole du groupe.

Les voyageurs pourront profiter d'un « survol à basse altitude de certains des sites les plus emblématiques d'Australie », tels que le mont Uluru, les formations rocheuses de Kata Tjuta, la région de Gold Coast ou encore la station balnéaire de Byron Bay, le tout en compagnie d'une « célébrité surprise ».

« L'expérience de voler leur manquait »

La compagnie australienne, qui surfe sur la mode de ces « vols pour nulle part », dont les premiers décollages ont été programmés au cours du mois d'août à Taïwan, est partie d'un constat. « Un grand nombre de nos voyageurs réguliers ont l'habitude d'emprunter un vol toutes les deux semaines et nous ont dit que l'expérience de voler leur manquait autant que les destinations en elles-mêmes », a assuré son directeur général dans un communiqué. Auprès du Parisien, la compagnie ajoute : « Les voyages et l'expérience du vol manquent clairement aux gens. S'il y a une demande, nous allons vraiment songer à effectuer davantage de ces vols, en attendant que les frontières soient rouvertes ».

Une façon surtout pour ces groupes aériens d'amoindrir leurs pertes économiques massives, alors que le secteur est très largement affecté par une épidémie qui connaît un regain depuis l'été. Et face à cette offre de crise, les candidats affluent.

Entre le 2 et le 7 juillet, comme le relate CNN, l'aéroport de Taïpei, sur l'île de Taïwan, a eu l'occasion de s'en rendre compte en organisant en premier lieu des voyages pour « faire comme si on allait à l'étranger », en collaboration avec les compagnies China Airlines et Eva Air. Plus de 7000 Taïwanais ont participé à la loterie proposant une des 180 places dans les trois avions qui restaient pourtant sur le tarmac.

Des voyages sur le thème d'Hawaï ou Hello Kitty

Eva Air a même, dans la foulée, imaginé une expérience similaire, mais cette fois à thème : à l'occasion de la fête des pères locale, un avion au départ de Taïpei a cette fois décollé pour de vrai le 8 août, avec plus de 300 passagers à bord, pour un tour de 2h45 au-dessus de l'île. Le tout dans un appareil à l'effigie du personnage pour enfants Hello Kitty, avec un repas réalisé par un chef étoilé. Pour un billet dont le prix, en classe économique, avoisine les 150 dollars, selon un communiqué de la compagnie, qui assure tout faire pour « permettre aux passagers de profiter de l'ambiance des voyages longue distance ». All Nippon Airways a de son côté fait décoller un appareil, pour un court voyage sur le thème d'Hawaï.

Comment expliquer cet engouement? « Je n'avais pas réalisé à quel point voyager m'avait manqué, voler m'avait manqué, jusqu'au moment où la voix du capitaine s'est exprimée sur le haut-parleur avec son annonce de bienvenue et de sécurité », s'est exclamé auprès du New York Times Nadzri Harif, un DJ qui a effectué un des cinq vols de 85 minutes dépourvus de destination, lancés par la compagnie Royal Brunei Airlines.

« L'idée la plus insensée que je n'ai jamais entendue »

La compagnie Singapore Airlines, qui prévoit de supprimer 4300 postes dans ses rangs, envisagerait elle aussi de proposer dès le mois prochain des « vols pour nulle part », destinés à ses ressortissants avides de décollages et d'atterrissages. Ces trajets, prévus en relation avec l'office de tourisme de Singapour, devraient durer trois heures, à en croire le quotidien local Straits times. Le journal publie également un sondage, effectué sur plus de 300 personnes, dont 75 % ont affirmé qu'elles étaient disposées à effectuer un de ces vols sans destination.

Mais ces initiatives aériennes ne sont pas du goût de tous, loin de là. « Peut-être est-ce l'idée la plus insensée que je n'ai jamais entendue. Il s'agit de 2 tonnes de CO2 pompées dans l'atmosphère. […] Je ne pensais pas que quiconque, sauf Trump, proposerait une idée aussi brillante », s'est par exemple insurgé un internaute, sur la page Instagram de Qantas.

« Avez-vous perdu la raison ? En cette période de réchauffement climatique et de pollution, vous faites ça ? », s'indigne une autre, à propos de ce voyage dont la compagnie a assuré au New York Times qu'elle compenserait l'émission carbone provoquée. « Bien joué Qantas. Peut-être que votre voyage sans but de sept heures pourra permettre d'offrir une vue panoramique sur les impacts du réchauffement climatique, pendant que l'avion crachera des émissions carbone », a aussi ironisé un internaute, à propos de ces voyages en pleine crise sanitaire.

En France, rien de tel ne devrait voir le jour. Si, en 2009, des passagers avaient pu profiter une dernière fois de certains avions tels que le A380 ou le Boeing 747, pour de courts voyages sans destination, « ce genre de vols n'est absolument pas prévu » cette année, a répondu la compagnie Air France à nos confrères du Figaro.