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Education prioritaire : en zone rurale aussi, on a «du mal à tirer les élèves vers le haut»

A qui pourrait bénéficier la réforme de l’éducation prioritaire que nous annonce le gouvernement ? Sans doute à des cantons ruraux, comme Auxi-le-Château dans le Pas-de-Calais, bien loin de banlieues difficiles, mais qui cumulent tout autant les difficultés.

 L’école d’Auxi-le-Château (Pas-de-Calais), hors réseau d’éducation prioritaire, un « exemple type », pour le ministère, des oubliés des difficultés scolaires.
L’école d’Auxi-le-Château (Pas-de-Calais), hors réseau d’éducation prioritaire, un « exemple type », pour le ministère, des oubliés des difficultés scolaires. LP/Jean-Baptiste Quentin

De mémoire de parents d'écoliers, il n'y a jamais eu de bagarre à l'école communale d'Auxi-le-Chateau (Pas-de-Calais). Peu de chahut, pas de problèmes non plus. « Les enfants sont bien suivis », juge une mère de famille, sous son parapluie noir à la sortie de 16h30. « L'école nous dit ce qu'on doit savoir, tout va bien », assure une autre en haussant les épaules.

Ici, les soucis ne font aucun bruit. Mais sur les cartes statistiques de l'Insee, l'Institut national de la statistique et des études économiques, tout clignote en rouge foncé dans cette petite ville isolée, loin d'Abbeville et loin d'Arras. Plus d'un foyer sur quatre vit sous le seuil de pauvreté. Un tiers des 20-24 ans sont en décrochage, c'est-à-dire ni en emploi ni en formation, selon des chiffres de 2017. C'est le double de la moyenne nationale, et bien plus que dans les villes très ségréguées de banlieue parisienne, comme Saint-Denis (25 %) ou Grigny (24 %).

Pourtant, ni l'école, ni le collège du Val-d'Authie n'appartiennent à l'un des 1092 réseaux d'éducation prioritaire, créés il y a plus de 35 ans pour donner davantage de moyens aux classes où se concentrent les difficultés sociales, culturelles ou financières.

Les oubliés de la difficulté scolaire

Dans les couloirs du ministère de l'Education nationale, on cite Auxi comme « l'exemple type » des lieux oubliés de la difficulté scolaire, que le plan de refonte de l'éducation prioritaire dévoilé en exclusivité dans Le Parisien - Aujourd'hui en France par la secrétaire d'Etat en charge du dossier, Nathalie Elimas, pourrait permettre d'épauler davantage. Le principe? Donner aux écoles, collèges et lycées, des moyens en fonction de leurs problématiques de terrain, sur la base d'un contrat de trois ans.

A l'école d'Auxi, on a déjà vu arriver des aides. On en a aussi vu repartir, au fil des réformes décidées à Paris : le maître supplémentaire, resté pendant quatre ans pour organiser des ateliers en petits groupes, n'existe plus. Les enseignants le regrettent, même si les effectifs sont loin d'être surchargés : aucune classe n'a été fermée cette année malgré la chute démographique.

A l’école primaire d’Auxi-le-Château (Pas-de-Calais), des heures de soutien après la classe apporteraient un « vrai plus », juge une institutrice. /LP/Jean-Baptiste Quentin
A l’école primaire d’Auxi-le-Château (Pas-de-Calais), des heures de soutien après la classe apporteraient un « vrai plus », juge une institutrice. /LP/Jean-Baptiste Quentin  

« Même à dix-neuf par classe, je n'arrive pas vraiment à faire travailler les élèves en petits groupes, parce qu'ils auraient besoin que je reste à côté d'eux, tout le temps », raconte Cyrille Lochouarn. Cette maîtresse des CP enseignait auparavant en banlieue parisienne. Elle y était confrontée à « un niveau très disparate » dans ses classes. « Ici, compare-t-elle, le niveau est assez bas, et plat. » Et le résultat est le même : « On a du mal à tirer les élèves vers le haut. »

Elle pense que des heures de soutien après la classe seraient « un vrai plus », même si les familles ne les réclament pas. « Elles nous font confiance, peut-être un peu trop… », confie une maîtresse. « C'est silencieux, mais les difficultés existent vraiment », appuie Vincent Hernu, l'inspecteur de la circonscription.

Un niveau fragile en CP pour 40 à 60 % des élèves

Aux premières évaluations nationales en début de CP, il y a quatre ans, les enseignants ont découvert avec stupeur « qu'entre 40 % et 60 % des élèves présentaient un niveau fragile », dans presque tous les domaines évalués. Le résultat a fait l'effet d'un électrochoc : les maîtresses et maîtres ont gambergé pour redresser la barre, mais sans tout résoudre.

Il reste « des difficultés très présentes en lecture, beaucoup d'enfants manquent de vocabulaire et n'ont pas l'habitude de s'exprimer », diagnostique Frédéric Bénon dans sa classe de CE1-CE2. Surtout, « les enfants auraient besoin de plus d'ouverture, de découverte culturelle, explique le directeur, Pascal Finke. Avec plus de moyens, on pourrait monter des projets fédérateurs, nouer des partenariats… »

Avant même la crise sanitaire du Covid-19, qui a encore plus cadenassé le quotidien, les sorties étaient déjà très limitées par le coût de la location du car, trop élevé. Pas question de demander une contribution des parents, alors que les inscriptions à la cantine ont bondi quand la mairie a instauré le repas à un euro pour les moins favorisés. Au total, 109 enfants, sur 160 demi-pensionnaires, bénéficient de ce tarif social. «Après la crise, ça va être la catastrophe à Auxi, beaucoup de personnes vont avoir du mal à se relever », pressent Marie Calloux, la permanente des Restos du cœur.

«Susciter de l'ambition»

« Ici, il y a toujours l'attente du grand soir où l'industrie va repartir : des jeunes de 16 ans continuent d'arrêter l'école en se disant qu'ils vont entrer à l'usine comme l'ont fait leurs parents. Sauf que ça n'existe plus », raconte le maire (PS) Henri Dejonghe. Rozenn, 18 ans, qui attend sa petite sœur devant l'école, pourrait en témoigner : il n'y a pas de travail pour elle qui a quitté le lycée en juin, son bac pro « commerce » en poche.

« En ce moment, j'aide ma mère avec les tâches ménagères, je m'ennuie un peu », concède la jeune fille, qui songe à reprendre l'école à la rentrée. Mais pour faire quoi, et où ? « Partir loin de la maison, je n'ai pas trop envie », confie Rozenn. « Ce n'est pas tellement que les élèves ne veulent pas faire d'efforts, souvent ils ne peuvent pas bouger », remarque la principale du collège d'Auxi, Laurence Lesellier, qui travaille à « susciter de l'ambition » chez ses élèves. Pour cela, le collège vient de nouer son tout premier partenariat avec l'institut du professerat de Villeneuve-d'Ascq (Nord) : cinq élèves ont été « repérés » et vont être accompagnés dans leur rêve de devenir un jour enseignants.