Drame au K2 : Muhammad Ali Sadpara, le héros pakistanais qui adorait la France, a disparu

Comme ses deux compagnons de cordée, l’alpiniste Muhammad Ali Sadpara, 45 ans, est porté disparu depuis vendredi à plus de 8000 m d’altitude. Retour sur le destin d’un grimpeur hors-norme, héros national au Pakistan, qui aimait aussi les Alpes et l’Auvergne.

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 Muhammad Ali Sadpara en janvier au camp de base du K2 avec le Français Marc Batard avec lequel il avait noué une solide amitié.
Muhammad Ali Sadpara en janvier au camp de base du K2 avec le Français Marc Batard avec lequel il avait noué une solide amitié. DR

Le 20 janvier dernier, à 4 heures du matin, l'alpiniste français Marc Batard, 69 ans, quitte le camp de base du K2, deuxième plus haut sommet de la planète, qui se dresse sur la chaîne himalayenne, au Pakistan, à la frontière avec la Chine. A 5100 m d'altitude, il dit alors au revoir à son ami pakistanais Muhammad Ali Sadpara, qui projette de vaincre « la montagne sans pitié » en hiver, quelques jours après la première ascension victorieuse réalisée en cette saison par des sherpas népalais entrés dans l'Histoire. « Je lui ai répété : C'est la vie le plus important, pas le K2. Son état d'esprit était très positif », confie son ange gardien français. Mais la nature s'est encore montrée plus forte.

Depuis vendredi 5 février, le grimpeur pakistanais, qui affichait huit « 8000 mètres » à son compteur, est porté disparu, à l'instar de ses deux coéquipiers, l'Islandais John Snorri et le Chilien Juan Pablo Mohr. Le trio a été vu pour la dernière fois à 8200 m, au pied de l'ultime difficulté technique du K2, baptisée « bottleneck », traduisez « goulot d'étranglement » : un couloir très étroit et pentu, surplombé de séracs menaçants.

VIDÉO. K2 gravi en hiver : de quoi peuvent encore rêver les alpinistes ?

Les recherches effectuées ces derniers jours par les hélicoptères de l'armée pakistanaise, qui ne peuvent voler au-delà de 7200 m, n'ont rien donné. Il n'y a quasiment plus d'espoir de retrouver vivants les trois marcheurs de l'extrême.

Une «rock star» au Pakistan

Le 2 février, Muhammad Ali avait célébré son 45e anniversaire en dansant avec quelques compères au camp de base. « Ces dernières semaines au Pakistan, il était devenu une rock star. Il y avait des milliers de tweets sur lui. Après l'énorme succès des Népalais sur le K2, Muhammad Ali devait être le prochain au sommet en hiver », explique Shamyl Sharafat Ali, Pakistanais expatrié en France qui le connaissait personnellement.

Pour Marc Batard, « abasourdi par cette tragédie », c'est une immense peine. Au printemps, il devait s'élancer avec Muhammad Ali à la conquête de l'Annapurna, avant de grimper, de nouveau ensemble, l'Everest, en 2022. Pour ses 70 ans, le Français, qui détient depuis 1988 le record de vitesse de l'ascension en solitaire et sans oxygène du Toit du Monde par la face népalaise, ambitionne, en effet d'y retourner. Depuis près de trois ans, les deux baroudeurs avaient noué une solide amitié. A trois reprises, le Pakistanais s'était rendu en France, un pays qu'il « adorait ».

Muhammad Ali Sadpara, ici fin janvier au camp de base du K2 sur une photo postée sur son compte Facebook, était devenu un héros national au Pakistan./DR
Muhammad Ali Sadpara, ici fin janvier au camp de base du K2 sur une photo postée sur son compte Facebook, était devenu un héros national au Pakistan./DR  

Sur ses terres tout au nord, dans la région du Gilgit-Baltistan, riche en légendes de plus de 8000 m, c'était un héros. « Il a grandi dans une famille pauvre. Il venait d'un village, Sadpara, connu pour sa récolte de cumin noir. Il m'en avait d'ailleurs offert dans un bocal que j'ai toujours gardé », apprécie Shamyl Sharafat Ali. Il a débuté comme porteur de haute montagne pour le compte de l'armée pakistanaise, avant de crapahuter aux côtés d'aventuriers des expéditions commerciales. Au service des autres donc. Mais ce fonceur, petit mais costaud, surpasse souvent ses clients. Il décroche son premier « 8 000 m » en 2006.

Jamais formé à l'escalade, il s'entraîne sur le mont Blanc

Une décennie plus tard, sa notoriété franchit les frontières du massif du Karakoram : en 2016, il fait partie de la première cordée hivernale au sommet du Nanga Parbat (8126 m). Et s'affirme comme le meilleur himalayiste de sa nation. « Il était au-dessus de tout le monde. Il était rapide, il me stimulait », encense Marc Batard. « Pour gagner son respect, il fallait montrer que vous étiez plus fort que lui », avance Shamyl Sharafat Ali.

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Mais s'il possède des capacités physiques hors-norme en altitude et un mental d'acier, Muhammad Ali n'a jamais été formé à l'escalade. Alors Marc Batard l'invite dans l'Hexagone. « Je l'ai emmené sur une falaise, il a vu qu'il avait encore beaucoup de choses à apprendre. Il lui manquait la technique en rochers, mais il était motivé et il a progressé à une allure incroyable », applaudit-il.

Jamais formé à l’escalade, Muhammad Ali Sadpara (en bleu) viendra s’entraîner en France. /Photo Pascal Tournaire
Jamais formé à l’escalade, Muhammad Ali Sadpara (en bleu) viendra s’entraîner en France. /Photo Pascal Tournaire  

Dans notre pays, Muhammad Ali n'enfile pas seulement son baudrier lors d'entraînements dans le massif du mont Blanc. Il joue aussi au touriste à Paris, admirant la tour Eiffel ou l'Arc de Triomphe avec des yeux qui brillent. « On a traversé le Champ-de-Mars, on est passé devant l'Ecole militaire. Ce qui l'impressionnait, c'était ce patrimoine culturel entretenu, respecté, vénéré. Il disait : Nous, on a la même chose, mais on ne l'entretient pas », relate son compatriote Shamyl Sharafat Ali. Il découvre aussi… la galette des rois. « Il n'arrêtait pas de me demander la recette de la frangipane », sourit-il. Pas d'excès pour autant. « Il n'avait pas un gramme de graisse, il faisait attention à sa ligne », souffle Marc Batard. C'est surtout sa moustache qui ne passe pas inaperçue. « Il ne comprenait pas que personne n'en porte en France ! Il avait beaucoup d'humour », salue son copain pakistanais.

«Le sommet, c'est de redescendre vivant»

Dans la capitale, il fait aussi la connaissance, lors d'un déjeuner, de l'ex-footballeur Emmanuel Petit, champion du monde en 1998 et ami de Marc Batard. Il est aux anges quand l'ex-joueur d'Arsenal lui dédicace son livre en anglais. Car il est fan de ballon rond et rêvait, dans sa jeunesse, de devenir professionnel. Il a gardé de bons restes. « Dans les camps de base, il aimait toujours taper dans la balle », détaille Shamyl Sharafat Ali.

En Auvergne, entouré de Marc Batard et l’alpiniste népalais Pasang Nuru Sherpa./DR
En Auvergne, entouré de Marc Batard et l’alpiniste népalais Pasang Nuru Sherpa./DR  

Si le globe-trotteur est sous le charme de l'effervescence parisienne, il préfère tout de même se ressourcer dans le fief de Marc Batard en Auvergne. « Il était plus à l'aise chez moi à la campagne qu'en ville », raconte-t-il, se rappelant aussi avec malice que son invité « restait longtemps sous la douche et vidait le ballon d'eau chaude ».

Du confort à mille lieues de l'enfer blanc. Il n'empêche, le Graal de Muhammad Ali, c'était de porter haut les couleurs de son pays sur les quatorze pics les plus élevés du globe. Il en était à huit. Son rêve était désormais financé par le gouvernement régional. « Il s'était lancé dans cette course, il avait besoin d'être reconnu, c'est normal. Il était ambitieux dans le bon sens du terme. Mais ce n'était pas une tête brûlée », nuance Marc Batard. « Il était modeste et calculait bien les risques. Il disait : Le sommet n'est pas là-haut. Le sommet, c'est de redescendre vivant au camp de base », insiste Shamyl Sharafat Ali.

Au camp de base du K2, en janvier, Marc Batard entouré de Muhammad et son fils Sajid, dernier à l’avoir vu en vie au « bottleneck ». /DR
Au camp de base du K2, en janvier, Marc Batard entouré de Muhammad et son fils Sajid, dernier à l’avoir vu en vie au « bottleneck ». /DR  

En matière de montagne, l'icône des cimes, père de quatre enfants, a un héritier déjà de classe mondiale : son fils Sajid, 21 ans, devenu en 2019, le conquérant le plus précoce du K2 en été. Il est le dernier à avoir vu son père le cœur qui bat, aux côtés des deux autres compagnons de cordée à plus de 8000 m d'altitude. Il faisait partie de l'équipe. Mais lui a été contraint de faire demi-tour à hauteur du « bottleneck » en raison d'un problème technique sur son masque à oxygène. C'est avec ce grimpeur précoce sur les traces de son père que Marc Batard pourrait, à l'avenir, poursuivre ses pérégrinations tout là-haut.