Deux fois plus de victimes d’avalanches : pourquoi la montagne est si dangereuse cette année

Le bilan des accidents liés aux avalanches à ce stade de la saison est très au-dessus de la moyenne. Enneigement à basse altitude, explosion du ski de randonnée, stations mal sécurisées… Les raisons sont nombreuses.

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 Illustration. Avec plus de 100 avalanches ces dix derniers jours, les secours de haute montagne sont sur tous les fronts.
Illustration. Avec plus de 100 avalanches ces dix derniers jours, les secours de haute montagne sont sur tous les fronts. LP/Yann Foreix

Ce mardi, un skieur d'une cinquantaine d'années, a perdu la vie dans une avalanche en Isère. Il porte à 13 le nombre de morts dans des accidents d'avalanche depuis le 22 décembre. C'est déjà plus que sur toute la saison 2019-2020, où 12 personnes étaient décédées.

« On a relevé 100 avalanches en France ces dix derniers jours, je n'ai jamais vu ça! », s'inquiète Alain Duclos, guide de haute montagne et fondateur de l'observatoire data-avalanche.org qui recense toutes ces coulées de neige. Pourtant, celui qui est aussi expert reconnu sur ce sujet auprès de la cour d'appel de Chambéry (Savoie) observe ces phénomènes depuis plus de 30 ans.

À l'Association nationale pour l'étude de la neige et des avalanches (Anena), qui comptabilise et analyse tous les accidents, les chiffres sont éloquents. « Si l'on compare ce début de saison avec les 15 dernières, on remarque que cette année démarre plutôt mal. En moyenne, on compte cette saison deux fois plus d'accidents d'avalanche mortels et de décès dans l'activité de randonnée », relève Frédéric Jarry, chargé de mission à l'Anena.

Un manteau neigeux très particulier et très dangereux

Au premier rang des causes de ces accidents, tous les experts accusent les conditions de neige très particulières de cette année. Aussi ingénieur et docteur en avalanche, Alain Duclos analyse en permanence le manteau neigeux. « Cette année, il est très instable. Ce manteau est un mille-feuille, les couches supérieures paraissent solides car gelées, mais en dessous, c'est un véritable château de cartes », image-t-il. Un véritable piège en somme.

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Dès lors, le passage d'un randonneur, à ski ou autre, déclenche le détachement de plaques immenses. « Lors d'un relevé à 2 800 m d'altitude dans les Alpes, où il y avait un mètre de neige, on avait -30°C en surface et 0 °C au sol. Un écart énorme pour seulement 100 cm ! », démontre l'expert.

Sur le modèle d'un tissu qu'on déchire, le skieur est alors le premier coup de ciseau qui va emporter tout un pan de montagne. Sans avoir aucun moyen de le prédire. « Ces conditions surprennent tout le monde. Mais avec ces départs de plaques larges, celui qui est pris dans l'avalanche peut difficilement s'en sortir », estime Alain Duclos.

De la neige à très basse altitude

Un constat qui a coûté la vie à un jeune homme dans les Vosges alors qu'il skiait avec un ami à 1 300 m d'altitude. Car l'enneigement à basse altitude, qui n'avait plus été observé depuis plusieurs hivers, a provoqué des décès dans les massifs de moyenne montagne.

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« Les décès que l'on a eus dans le Jura ou les Vosges sont beaucoup plus rares les autres années, note Cécile Coléou de la cellule montagne et nivologie de Météo France. Habituellement, dans ces massifs, le redoux pluvieux permet, lors du regel, la solidification de la couche de neige. Cela n'a pas eu lieu cette saison ». Cette poudre blanche, associée à un temps clair et sec, attire les skieurs de randonnée dans des aventures périlleuses.

Des remontées mécaniques fermées, plus du monde en montagne

« Ce manteau neigeux est très dangereux depuis le début de l'hiver. À cause de la fermeture des stations, on observe une explosion de ce nombre de skieurs de randonnée. Des profils particuliers qui ne connaissent pas tous les dangers », note le capitaine Olivier Cousin, chef du détachement CRS Alpes de Briançon (Hautes-Alpes). Un arrêt des remontées mécaniques qui a amené a beaucoup moins de tirs préventifs d'avalanches. Les domaines skiables n'ont ainsi pas été sécurisés.

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Ce sont ses équipes qui ont retrouvé, lundi, le corps d'un jeune skieur dans les Hautes-Alpes. En une semaine, ils ont été mobilisés à sept reprises pour des avalanches, dont cinq avec des personnes impliquées. « Un engouement et un enthousiasme formidables mais dont on paye le revers de la médaille », considère Erik Decamp, alpiniste français depuis plus de 40 ans.

Ce guide, ancien professeur à l'École nationale de ski et d'alpinisme de Chamonix, qui a déjà gravi l'Everest et l'Himalaya, juge la situation « piégeuse, je suis très méfiant lors de mes sorties ». Car selon lui, contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas que les débutants qui « se font avoir ».

Des victimes mal équipées

Si, en raison de leur fermeture, il n'y a plus de drapeaux signalant le risque avalanche aux abords des remontées mécaniques, Météo France émet pourtant des bulletins quotidiens. Une forte augmentation des risques d'avalanche que ces bulletins ont traduits avec un niveau du risque de 4 sur 5 dans toutes les Alpes du Nord entre le 13 et le 18 janvier, puis dans certains massifs des Alpes jusqu'au 24 janvier.

« Il faut les consulter avant de partir et ne pas randonner seul. Mais aussi se méfier d'un réchauffement de la neige par le soleil, éviter d'approcher des pentes à plus de 30 degrés, regarder s'il y a déjà eu des coulées de neige… », conseille le capitaine Cousin. Sans oublier des équipements qui pourront sauver : pelle, sonde, les détecteurs de victimes d'avalanches (DVA) et sacs airbags. Parmi les 12 victimes, six n'avaient pas de DVA actif et cinq étaient parties seules.

Et l'inquiétude des montagnards ne fait que grandir en regardant les prévisions. « Avec des fortes chutes de neige d'ici la fin de semaine, on va avoir une couche encore plus épaisse et toujours instable. Lors du détachement de grandes plaques, les volumes qui vont déferler seront immenses », craint Alain Duclos.