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Des lycéens après l’attaque de Conflans : «On a tué un prof, c’est inconcevable !»

Au lycée Maurice-Ravel de Paris, non loin de l’Hyper Cacher frappé en janvier 2015, des élèves étaient sous le choc samedi après l’assassinat d’un enseignant à Conflans-Sainte-Honorine. Entre les deux attentats, peu de choses ont finalement changé dans leur scolarité.

 Samedi 17 octobre, près du lycée de Conflans-Sainte-Honorine dont un enseignant avait été décapité la veille par un jeune homme qui a été abattu par la police.
Samedi 17 octobre, près du lycée de Conflans-Sainte-Honorine dont un enseignant avait été décapité la veille par un jeune homme qui a été abattu par la police.  AFP/Bertrand Gay

« A dans deux semaines, salut! » Au lendemain de l'assassinat d'un enseignant de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) qui avait montré des caricatures de Mahomet lors d'un cours d'éducation civique, ces petits mots de sortie de bahut, aussi vieux que le concept de vacances scolaires, tombaient étrangement ce samedi 17 octobre à la mi-journée sur le trottoir du lycée Maurice-Ravel à Paris. Comme des points de suspension entre deux mauvaises nouvelles.

Lou, Mathilde et Clara, 17 ans, sont en classe de terminale dans cet établissement du XIIe arrondissement de Paris, qui donne sur le cours de Vincennes. Au bout de l'avenue : le magasin Hyper Cacher, où quatre personnes ont été tuées par Amedy Coulibaly lors des attentats de 2015. Les trois adolescentes étaient alors en 6e. « Je pourrais dessiner tous les détails de ce jour-là, raconte Lou, entre deux bouffées tirées sur sa cigarette roulée. Je revois ma mère, assise en peignoir sur une chaise. Elle n'a pas bougé jusqu'au coup de fil de mon frère, qui était dans le quartier, on ne savait pas où. »

Ces sujets, «on n'en a jamais parlé au collège»

Mais le processus pédagogique qui a suivi, les heures d'explication des événements, le travail sur la liberté d'expression, sur le droit au blasphème, dans les mois ou les années qui ont suivi ? Aucun souvenir. Et pour cause. Bien que l'Education nationale ait à l'époque, comme elle s'apprête à le faire encore aujourd'hui, mis à disposition des ressources et documents à l'attention de toutes les classes, ces trois élèves n'en ont pas vu la couleur. « On étudie maintenant ces sujets, en cours de géopolitique, mais jamais on n'en a parlé quand on était au collège, assurent Mathilde et Clara. Après les attentats de 2015, on parlait de tout cela dans la cour de récré, mais pas en classe. L'ambiance, c'était plutôt de dire : Ça s'est passé, on reprend les cours, on ne l'évoque plus ». Un tabou ? Clara opine : « En fait, oui. »

Ailleurs, des projets ont été mis en place, des sonnettes d'alarme tirées, « et certains établissements sont très engagés dans des projets très aboutis, sur l'enseignement du fait religieux ou sur l'éducation aux médias », nuance Anne Lescot, la responsable du Fonds du 11 janvier, un groupement de fondations créées en 2015 pour « prévenir la radicalisation menant à la violence » et « former l'esprit critique des jeunes ». Mais ces initiatives « restent le fait de la volonté d'une personne, explique-t-elle, un professeur ou un chef d'établissement moteur. »

«J'ai dit à mes élèves que le piège est double»

Ce vide n'a pas empêché Mathilde et Clara, scolarisées dans un lycée parisien assez favorisé, de construire leur réflexion et garder la mémoire d'un événement qui a marqué les conversations dans leurs familles. Aucune n'a été étonnée du discours du professeur d'économie, qui, samedi matin, a consacré une petite heure de son cours à l'attentat perpétré la veille au soir. « Il nous a rappelé le principe de la liberté d'expression, le fait qu'on peut être choqué par une caricature comme on peut l'être par des propos religieux », résume Lou.

« Je voulais souligner que ce genre d'acte, ce n'est pas un coup de folie, c'est de la politique. La recherche d'un affrontement des extrêmes. J'ai dit à mes élèves que le piège est double », explique l'enseignant, soucieux de mettre à distance l'émotion de l'instant.

Les élèves, eux, avaient du mal à en sortir, ce samedi matin gris clair. Si habituée aux fake news, Lou d'abord cru à une « connerie », quand elle a lu sur son téléphone la mention d'un professeur de collège décapité en région parisienne, vendredi soir. « Ça me paraissait pas possible. Inconcevable », confie-t-elle. « On n'a pas juste tué quelqu'un… souffle sa voisine, d'une petite voix. On a tué un prof. »