Des scientifiques racontent leur incroyable périple en Antarctique, continent épargné par le Covid-19

Le protocole sanitaire pour s’y rendre est si extrême que c’est l’un des seuls endroits de la planète où l’on peut oublier le coronavirus. 80 Français y ont posé le pied en novembre. Retour d’expérience.

 Un avion vient d’atterrir à la base Concordia pour livrer deux tonnes de matériel scientifique, logistique ainsi que des vivres frais.
Un avion vient d’atterrir à la base Concordia pour livrer deux tonnes de matériel scientifique, logistique ainsi que des vivres frais. Armand Patoir - Institut polaire français

« Le trajet en avion vaut son pesant de cacahuètes. Le vol dure quatre heures et, à la fin, on atterrit sur la banquise et c'est blanc, blanc, blanc… » Armand Patoir semble encore ébloui par les souvenirs de son premier atterrissage en Antarctique, le 11 novembre dernier. Le paysage était aussi beau que le Covid-19 inexistant. À 15 000 km de la France, cette partie du globe est toujours épargné par la pandémie qui bouleverse nos vies depuis près d'un an.

Des cas de coronavirus sur le continent polaire, grand comme 20 fois la France ? « Zéro risque », tranche ce responsable technique de la base franco-italienne Concordia. « Impossible », renchérit auprès du Parisien Jérôme Chappellaz, directeur de l'Institut polaire français Paul-Emile-Victor (IPEV).

L’arrivée des Français sur la base Concordia. Armand Patoir - Institut polaire français
L’arrivée des Français sur la base Concordia. Armand Patoir - Institut polaire français  

Comme à chacun de nos hivers, et donc de leurs étés, des centaines de scientifiques et de personnels techniques se sont ainsi succédé ces dernières semaines sur le continent polaire… pour la simple et bonne raison que leurs missions étaient maintenues. Pourquoi ne pas avoir mis aussi en pause ce que d'aucuns qualifieraient d'activité « non-essentielle » ? Trois raisons à cela : la maintenance, l'intendance, et la continuité des pratiques expérimentales.

« Les stations ne sont pas conçues pour être arrêtées, elles doivent fonctionner 24 heures sur 24, 365 jours par an, rappelle ainsi Jérôme Chappellaz. L'envoi de personnel technique nécessaire au ravitaillement des stations et à la maintenance des infrastructures ne peut pas attendre un an. Enfin, l'envoi de scientifiques est indispensable pour alimenter les séries d'observations à long terme en sciences de la Terre ou en sciences de vivant », détaille-t-il. Cela peut concerner « la glaciologie, la climatologie, la flore, la faune, le spatial avec l'observation d'exoplanètes, etc », complète Mikaa Mered, enseignant en géopolitique des Pôles à Sciences Po et l'École de Guerre.

Opération de maintenance d’un télescope qui sert à découvrir des exoplanètes. Armand Patoir - Institut polaire français
Opération de maintenance d’un télescope qui sert à découvrir des exoplanètes. Armand Patoir - Institut polaire français  

La voilure a tout de même été légèrement réduite. La France, par exemple, n'a envoyé que 80 personnes en octobre, contre 120 en temps normal. C'est surtout le contingent scientifique qui a été réduit, tandis que le personnel technique et logistique (mécaniciens, électriciens, plombiers, etc) a été globalement préservé. La parité en a donc pris un coup, avec une dizaine de femmes seulement sur 80.

Un cas de Covid-19, « le scénario catastrophe »

Il y avait surtout une priorité : ne pas y apporter le coronavirus. Si un cas de Covid-19 apparaissait là-bas, « ce serait le scénario catastrophe ! L'hiver sur place, il est plus simple de rapatrier un spationaute de la Station spatiale internationale qu'un personnel d'une base en Antarctique », illustre Mikaa Mered.

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Nos 80 aventuriers, généralement rompus à ce genre de missions, ont dû cette fois s'astreindre à un protocole extrêmement strict. Le 14 octobre, tous ont embarqué à Roissy en direction d'Hobart, en Tasmanie, une grande île australienne située au sud du pays. Un vol charter avait été spécialement affrété, afin d'empêcher tout contact avec d'autres passagers. La veille, regroupés dans un hôtel en banlieue parisienne après avoir dû s'isoler pendant plusieurs jours, ils ont passé un premier test PCR afin de s'assurer qu'ils n'avaient pas été infectés. Bis repetita une fois le pied posé en Tasmanie : au moins deux semaines à l'isolement dans deux hôtels avec chambre individuelle et nouveau dépistage.

Des scientifiques racontent leur incroyable périple en Antarctique, continent épargné par le Covid-19

Et ce n'était pas n'importe quelle quatorzaine, puisque les conditions de vie étaient bien plus drastiques que ce qui est en vigueur pour les personnes positives en France. « Ils pouvaient sortir à tour de rôle 30 minutes par jour pour aller se dégourdir les jambes dans un petit espace grillagé et isolé du reste de la population. Les repas étaient déposés devant leur porte de chambre et ils devaient attendre deux minutes avant d'ouvrir la porte pour récupérer les plateaux-repas. La police tasmanienne surveillait les lieux 24 heures sur 24 », énumère Jérôme Chappellaz. « On était sous surveillance de la police et d'agents de sécurité privée. Ils étaient adorables et tout s'est très bien passé », témoigne au bout du fil Armand Patoir, qui a fêté son trentième anniversaire la veille de son arrivée sur la banquise.

Au bout de deux semaines, après un nouveau test qui s'est révélé négatif pour tout le monde, ces compagnons d'aventure ont enfin été autorisés à se retrouver physiquement. « À 8 heures du matin, j'ai ouvert la porte de ma chambre puis les autres se sont ouvertes en même temps. On était un peu groggy, on est sortis juste devant l'hôtel on est resté pendant des heures à discuter et sans masque, c'était génial », se remémore le responsable technique, qui a passé les six derniers mois à potasser sur la tâche qui l'attendait.

Réunion de travail à l’hôtel en Tasmanie après la fin de la quarantaine stricte. Armand Patoir - Institut polaire français
Réunion de travail à l’hôtel en Tasmanie après la fin de la quarantaine stricte. Armand Patoir - Institut polaire français  

Ce n'est qu'à la fin de cet isolement radical que les 80 Français ont pu rejoindre les deux bases françaises en Antarctique, Dumont-d'Urville et Concordia (partagée avec l'Italie). Le trajet s'est fait par bateau ou par avion. Les derniers y sont arrivés le 14 novembre, soir un mois après leur départ.

« Le confinement, je m'en fiche car ça ne me concerne pas »

Grâce à tout ce périple, ces hommes et ces femmes n'ont plus à se préoccuper du Covid-19… sauf lorsqu'ils pensent à leurs proches en France, bien sûr. Inimaginable pour nous, mais le respect des gestes barrière et le port du masque n'ont pas lieu d'être dans ces stations polaires, où la promiscuité est pourtant importante. « On a laissé les masques et le gel hydroalcoolique au fond de la valise », confie Armand Patoir. Lors de la première vague qui avait « submergé » l'Italie, une médecin transalpine en mission à Concordia était extrêmement inquiète. « C'est là qu'on a pris conscience de la gravité de la chose », a raconté après coup une collègue.

Vue extérieure de la base Concordia. Armand Patoir - Institut polaire français
Vue extérieure de la base Concordia. Armand Patoir - Institut polaire français  

Aujourd'hui, « le seul risque serait qu'un personnel extérieur à nos stations s'y rende et soit porteur du virus. Or l'ensemble des nations investies en Antarctique a appliqué un protocole aussi strict que le nôtre », rassure Jérôme Chappellaz, qui a tout de même décidé de provisionner des réserves supplémentaires d'oxygène dans les deux stations françaises. Une machine permet aussi de tester par PCR une personne qui se sentirait mal. « Mais c'est un peu délicat car, à une altitude équivalente à 3 800 mètres, on peut facilement avoir des symptômes du type maux de tête ou fièvre », pointe Armand Patoir. Officiellement, aucun cas de Covid n'a été recensé sur le continent depuis près d'un an. « Il y a eu une rumeur sans fondement en mars lorsque les Américains ont rapatrié en urgence une personne qu'on pensait malade », se souvient Mikaa Mered, auteur des « Mondes polaires » (éditions Puf, 2019).

La vie n'y est pas « normale » pour autant, au sens où l'on pourrait le concevoir en France. Un seul exemple parmi d'autres : il fait actuellement environ -30 degrés à l'intérieur des terres antarctiques, et même -50 degrés en ressenti avec le vent. Certains de nos compatriotes tiennent aussi à rester informés de l'actualité Covid en métropole en lisant la presse en numérique. Armand Patoir en sourit : « Je sais qu'il y a eu un nouveau confinement en France et qu'il va bientôt s'arrêter. Mais, personnellement, cela ne me concerne pas. » Sans savoir quel monde il retrouverait après quelques mois d'exaltation à l'autre bout du globe.