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Confinement : «Les élèves en difficulté devraient continuer à aller à l'école et les autres rester chez eux»

Selon Eric Caumes, patron de l’infectiologie à la Pitié-Salpêtrière, il faudrait fermer les lycées sauf cas exceptionnel, rouvrir les petits commerces et poursuivre le couvre-feu jusqu’à Noël.

 Pour le professeur Eric Caumes, on peut espérer une levée du confinement au 1er décembre si la baisse des chiffres se confirme et que l’on conserve un couvre-feu.
Pour le professeur Eric Caumes, on peut espérer une levée du confinement au 1er décembre si la baisse des chiffres se confirme et que l’on conserve un couvre-feu. DR

Le professeur Eric Caumes est connu pour parler haut et fort. Alors que le Premier ministre doit prendre la parole ce jeudi, après 15 jours de confinement, le patron de l'infectiologie de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, auteur d'« Urgence sanitaire » (Ed. Robert Laffont), estime qu'un couvre-feu sera nécessaire jusqu'à Noël.

Où est-on de l'évolution de l'épidémie ?

ERIC CAUMES. La situation est très variable d'une région à l'autre. Celle de Lyon, Grenoble ou de Saint-Etienne est particulièrement préoccupante. Pourquoi plus qu'à Paris? Parce que je pense que l' immunité collective a joué un rôle dans les zones les plus touchées par le Covid-19 lors de la première vague comme en Ile-de-France. Certes, elle n'est pas très importante, mais suffisante pour réduire le R. Plus le nombre de personnes qui a été infecté est grand, plus la dynamique de l'épidémie ralentit. C'est mathématique.

Peut-on déjà mesurer l'impact du confinement ?

Non, pas encore. Il faut entre 15 et 21 jours et nous en sommes qu'à 12. Si on observe aujourd'hui un léger infléchissement de l'épidémie, ce n'est pas la conséquence du confinement. On peut l'attribuer au couvre-feu, mais l'on voit aussi que la courbe s'infléchit dans des villes où il n'a pas été mis en place. Il me semble donc que ce début de ralentissement est dû à la fermeture des écoles lors des vacances scolaires de la Toussaint. Forcément, les interactions entre les jeunes ont diminué. Et ça, personne ne l'évoque!

Cela veut-il dire qu'on devrait fermer les écoles ?

Il me semble qu'il faut un compromis. Avant les vacances, les collèges et les universités étaient tout de même la deuxième source de clusters. On peut craindre que le fait de les laisser ouverts annule l'effet du couvre-feu ou atténue légèrement l'impact du confinement. On sait aussi que les ados contaminent autant que les adultes, ce qui n'est pas le cas des enfants du primaire. Mais tout fermer, c'est se heurter au problème du décrochage scolaire. Je pense donc que les élèves en difficulté devraient continuer à aller à l'école et les autres rester chez eux.

Peut-on espérer une levée du confinement au 1er décembre ?

Oui, à condition que la baisse des chiffres se confirme et que l'on garde un couvre-feu, adapté en fonction des régions, jusqu'aux fêtes de Noël. Ce que j'attends du gouvernement, c'est qu'il ne déconfine pas brutalement comme la première fois. Si on redémarre pied au plancher, les mêmes causes produiront les mêmes effets et l'épidémie repartira.

Et pour les restaurants et les commerces ?

Il faut seulement autoriser les terrasses bien aérées, mais fermer les lieux où l'on est trop agglutiné, les bars en font malheureusement partie. En revanche, et les collègues vont hurler, il faut rouvrir les petits commerces au 1er décembre, le risque n'y est pas plus élevé que dans les supermarchés. Je ne vois pas pourquoi ils devraient être les victimes de cette crise pendant que la grande distribution et Amazon continuent de s'enrichir.

Aura-t-on un Noël ?

Si l'épidémie n'est toujours pas contrôlée au 1er décembre, malheureusement non. Si c'est le cas, on pourra le fêter en prenant des précautions, le port du masque pour les plus fragiles, en petit comité et en aérant en espérant qu'il ne fasse pas -10 degrés. De façon générale, le masque en intérieur me paraît fondamental, alors qu'il est ridicule sur une plage ou en forêt.

Dans votre livre, vous dites que peu d'entre nous échapperont au virus. Allons-nous tous l'attraper ?

On atteindra quoi qu'il arrive une immunité collective, soit de façon naturelle soit par la vaccination. A un moment, le virus continuera à circuler sans qu'on s'en rende compte. C'est le cas des autres coronavirus. Si le Sras de 2003 a disparu et que le Mers de 2012 est localisé à la péninsule arabique, les quatre autres sont toujours là, le dernier depuis la fin du XIXe siècle et on cohabite avec eux. En majorité, ils provoquent des rhumes, mais peuvent aussi envoyer en réa. Mais je pense qu'on aura un vaccin. D'ailleurs, l'annonce de Pfizer est d'ailleurs une très bonne nouvelle. Quand? C'est une autre question.

Selon vous, les deux autres épidémies de Sras et du Mers étaient « des avertissements dont nous n'avons pas tenu compte, au contraire des pays asiatiques », qu'est-ce que nous avons raté ?

On est passé à côté de l'Histoire par arrogance et manque de curiosité. C'est le syndrome du coq gaulois. Pourquoi on ne s'est pas intéressé à ce qu'il s'est passé en Asie au moment du Sras en 2003 ? Eux ont eu un galop d'essai et ils en ont retenu les leçons. En Chine, Singapour, en Corée du Sud, on teste mieux, à une vitesse éclair. Dès janvier, le Viêt Nam contrôlait la fièvre des passagers arrivant sur son territoire et plaçait tous les voyageurs en quarantaine. Taïwan est le deuxième meilleur élève, avec seulement sept morts et pas un de plus depuis l'été.

Et en France ?

On n'a pas réussi à tester-tracer-isoler. Entre l'apparition des symptômes et le résultat du test, au mieux, il s'écoule quatre jours. Pendant ce délai, les chaînes de contamination se créent, la partie est perdue! Il a fallu attendre le déconfinement pour créer des brigades de tracing. On n'a pas non plus été assez rigoureux sur l'isolement. Résultat, notre économie a plié, pas celle des Asiatiques. J'espère qu'on apprendra de tout ça. Car des épidémies, il y en aura d'autres. Elles font partie de l'histoire de l'homme depuis l'Antiquité.