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Covid-19 : pourquoi les médecins décrient les «visières de menton» prisées des restaurateurs

Cet accessoire a du succès auprès de nombreux restaurateurs ou commerçants que gêne le port du masque, ainsi que dans le grand public. Pourtant, il ne protège pas des aérosols qui transportent le virus.

 Ces protections fixées au niveau du menton sont présentées par certaines entreprises comme des dispositifs empêchant les contaminations.
Ces protections fixées au niveau du menton sont présentées par certaines entreprises comme des dispositifs empêchant les contaminations.  Amazon

C'est un objet à mi-chemin entre le masque et la visière. « On ne sait pas vraiment comment l'appeler », souffle, dépité, le médecin généraliste et écrivain Christian Lehmann. Réputées plus agréable à porter, plus confortables pour parler, ces demi-visières fixées au niveau du menton se font une place sur de nombreux visages, notamment de restaurateurs. Elles sont pourtant inefficaces dans la lutte contre les contaminations du coronavirus, alertent des médecins.

Sur la plateforme Amazon, ou sur d'autres spécialisées en accessoires de cuisine, ces masques en plastique s'arrachent pour 15 euros à 30 euros. Sur un site qui se présente comme le « leader Français » du matériel de restauration professionnel, ces visières sont ainsi décrites : « Idéales pour l'équipement les restaurateurs, pour éviter les postillons lors de la préparation de vos plats ».

Ce type de protection est vendu sur Amazon pour environ 15 euros /Amazon
Ce type de protection est vendu sur Amazon pour environ 15 euros /Amazon  

Pour éviter les postillons, peut-être, mais pas pour une contamination au coronavirus. Et cela, l'entreprise le sait très bien. Dans les commentaires, elle précise à l'attention d'un client intéressé que « ces visières ne sont pas homologuées dans le cadre de la lutte contre la Covid-19, elles ne remplacent donc pas les masques en cas de contrôle ». Elles ne sont effectivement pas certifiées par la norme de l'Association française de normalisation (Afnor), seule garante de la sécurité sanitaire des protections contre le Covid-19.

« On voit mon sourire, c'est un plus pour les clients »

« On nous a proposé de vendre ce type de produit, et au début on y croyait pas du tout. Notre fournisseur nous a dit que ça plaisait beaucoup, même dans les cantines des ministères c'est utilisé. On l'a mis en ligne et effectivement ça a marché. C'est quelque chose qui a un réel intérêt pour nos clients », justifie une cadre de l'entreprise, restée anonyme. Au risque de créer de la confusion ? « Ces protections étaient déjà vendues avant la crise. On ne s'engage pas sur le côté sanitaire, ça évite de postillonner dans les plats », souligne-t-elle.

En tout cas, ces « écrans faciaux » ont trouvé leur public. Auprès de restaurateurs ou de commerçants, dont un masque dissimulerait le visage aux clients et entraîneraient des gênes physiques, jusqu'à la télévision, où les candidats de l'émission de M 6 le Meilleur Pâtissier en sont tous équipés, comme l'atteste ce court extrait vidéo.

« Ça ne fait pas transpirer et on voit mon sourire, c'est un plus pour les clients. Moi, je pense qu'il protège des postillons je ne suis pas au même niveau que les gens assis », confie de son côté la patronne d'un restaurant parisien du XVIIe arrondissement.

La contamination par aérosol au cœur du problème

Une vision erronée, selon les spécialistes, déjà circonspects sur l'usage des visières dites « classiques », qui couvrent l'ensemble du visage. « Avec une visière très clairement, vous arrêtez vos gros postillons et vous arrêtez ceux des autres », assure le virologue Yves Gaudin, de l'Institut de biologie intégrative de la cellule (I2BC) de Paris-Saclay, pour qui le problème vient bien des aérosols. « Vous les limitez mais c'est beaucoup moins efficace que les masques. Une visière ne va pas ou peu arrêter les aérosols. Ils peuvent en partie passer en dessous de la visière, et se disséminer dans la pièce », précise-t-il auprès du Parisien. « Il y a un gradient de protection : le masque offre la meilleure protection, la visière c'est effectivement moins bien, ça ne protège pas des aérosols. Mais c'est toujours mieux que rien! »

La visière a pu être reçue comme une « bonne idée » au départ, reconnaît Christian Lehmann, qui a donné l'alerte sur ces nouveaux dispositifs, relayé par plusieurs de ses confrères. « Mais il y a des imageries qui montrent que lorsque quelqu'un éternue, ça explose devant et part sur les côtés. Mais là, avec ces espèces de mangeoires, c'est pire », tempête-t-il.

Interrogée par le Parisien, la Direction Générale de la Santé, confirme. « Ces objets ne peuvent en aucun cas être considéré comme un équipement de protection, ni pour la personne porteuse, ni pour les personnes qu'elle rencontre. Effectivement, il ne s'agit pas de visières, qui elles couvrent également les yeux et sont donc dans ce cadre un complément possible (et non un substitut) au masque comme le rappel le HCSP dans son avis du 13 mai 2020 ». Et va même plus loin : « Le porteur de ces objets contrevient donc au port du masque dans les lieux où il est légalement obligatoire. Il s'expose donc à une amende », assure la DGS.

« Ça n'a aucune espèce d'efficacité. Il n'est pas difficile de comprendre que, si l'on éternue et qu'on tousse, ça reste sur la visière, en quelques secondes c'est dégueulasse. Ou alors ça rebondit sur la visière et ça part en arc de cercle en dehors. Il est évident que pour la personne qui le porte ça ne filtre pas l'air inspiré, donc s'il y a du virus dans l'air, elle va l'ingérer. Ça ne protège pas celui qui porte, ni celui qui se trouve à côté », précise le médecin, qui dénonce le manque de communication gouvernementale autour de l'aérosolisation, la transmission du virus dans l'air.

« Si ce système perdure, c'est qu'aucune alerte n'a été faite. Et les policiers doivent être embêtés car ils ne savent pas s'ils doivent verbaliser. Il y a une telle absence de compréhension des mécanismes qu'un policier si on ne lui dit pas que le matériel il n'est pas homologué, il ne va pas aller chercher. On perd du temps, une semaine, quinze jours. Or le Covid-19 profite de chaque faiblesse », insiste le Dr Christian Lehmann.