Covid-19 : les sans-abri sont-ils les oubliés de la vaccination ?

Alors que plusieurs pays, dont le Danemark, ont fait des sans-abri l’un des publics prioritaires dans leur stratégie de vaccination, la France ne semble pas prête à imiter ses voisins. Un constat que regrettent les associations comme les épidémiologistes.

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 Un sans-abri dans une rue de Mulhouse, le 14 janvier 2021.
Un sans-abri dans une rue de Mulhouse, le 14 janvier 2021.  SEBASTIEN BOZON/AFP

La campagne de vaccination s'accélère en France, alors même que les variants anglais et sud-africains du Covid-19 gagnent du terrain. Dans cette « course contre la montre » pour freiner la propagation du virus, les plus de 75 ans, les soignants et les résidents en Ehpad constituent le public prioritaire dans l'accès au vaccin. Mais devraient-ils être les seuls? Plusieurs pays ou villes ont choisi d'inclure les sans-abri dans la première phase de leur campagne de vaccination.

Le Danemark qui compte près de 6 500 sans domicile sur son sol, a annoncé remonter les SDF dans l'ordre prioritaire d'accès au vaccin. De même, le Vatican, mais aussi plusieurs villes du Canada comme Toronto ou Montréal, ont déjà commencé à administrer des doses aux sans-abri. Une initiative que la France ne semble pas encore prête à prendre.

Selon le dernier rapport de la Haute autorité de Santé, la vaccination des personnes sans domicilie fixe - comme celles des détenus - ne devrait intervenir que dans une quatrième phase, soit après le mois de mars, dans le meilleur des cas. Un calendrier qui mériterait d'être revu et corrigé, estime Fabienne El Koury, chercheuse en épidémiologie sociale à l'Inserm.

Le critère de pauvreté exclu de la stratégie vaccinale

« Les sans-abri devraient évidemment être prioritaires dans l'accès au vaccin. Ils ont plus de risques de se voir contaminés. Déjà car les gestes barrière sont difficilement applicables dans les centres d'hébergement. Ensuite car la majorité des sans-abri présentent une santé détériorée. Beaucoup souffrent de maladies cardio-vasculaires, d'obésité ou encore de diabète. Ces personnes ont donc plus de risques de développer des formes graves de la maladie », explique la spécialiste.

Pour rappel, l'espérance de vie d'une personne SDF s'élève à moins de 50 ans, alors qu'elle atteint en moyenne 82 ans dans le reste de la population. Une donnée qui devrait suffire elle-même à justifier l'accélération de la campagne sur ces publics, estiment les associations. « Le gouvernement a choisi de ne pas garder le critère de pauvreté dans sa stratégie vaccinale. On ne peut que le regretter… », commente Florent Gueguen, directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité.

« Nous voulons que les sans-abri remontent dans le public prioritaire, au même titre que les salariés travaillant dans ces centres d'hébergement. Car la disposition de ces lieux ne peut que favoriser la transmission du virus », s'inquiète-t-il.

« Il faut que le vaccin vienne à eux et non l'inverse »

Depuis une dizaine de jours, un dialogue a été engagé par les associations venant en aide aux plus précaires auprès du ministère de la Santé pour tenter d'accélérer leur vaccination. Quelques avancées peuvent déjà être soulignées : les résidents dans les foyers de travailleurs migrants vont pouvoir accéder en priorité à la vaccination, tout comme ceux des « lits halte soins santé », des structures de soins accueillant temporairement des sans-abri. Aucune précision n'a été apportée pour les autres types d'hébergements.

Contactée, la Direction générale de la santé confirme s'appuyer sur le « calendrier défini par la Haute autorité de Santé », qui prévoit la vaccination des « personnes vulnérables et précaires au cours de l'étape 4 ». Elle ajoute que « par ailleurs, les principaux critères retenus dans l'établissement de ce calendrier sont ceux de l'âge et des comorbidités des personnes. Ainsi, toute personne précaire entrant dans ces critères fait d'ores et déjà l'objet d'une priorisation à la vaccination ». Autrement dit, le seul critère de grande précarité ne peut suffire à justifier la vaccination.

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Si les associations se mobilisent pour permettre un accès plus rapide au vaccin pour tous les sans-abri, la prudence reste de mise. « Il ne suffira pas que le gouvernement décrète qu'ils peuvent se faire vacciner dès aujourd'hui pour que le problème soit réglé, loin de là », tempère Florent Gueguen. Des moyens d'accompagnement doivent être mis sur la table pour que « le vaccin vienne à eux et non l'inverse ». « Car si on attend que les personnes se rendent d'elles-mêmes dans les centres, on pourra attendre encore longtemps ! », ajoute-t-il.

Visioconférence, guide pratique et maraudes…

Ainsi, la prévention s'avère d'autant plus importante qu'elle touche un public très éloigné des circuits de soins classiques, beaucoup ne disposant pas de droits ouverts à la Sécurité sociale, encore moins de médecin traitant. « La majorité des centres n'ont pas de personnel soignant. Nous demandons alors à ce que des équipes mobiles de médecins se déplacent dans les structures d'hébergement pour sensibiliser, recueillir leur consentement et pratiquer la vaccination », soutient Florent Gueguen.

L'autre enjeu, plus délicat, concerne encore les personnes vivant dans la rue ou dans des campements. « Face à un public extrêmement volatil, nous allons devoir redoubler de vigilance. Il faudra par exemple s'assurer de pouvoir revoir la personne vaccinée pour lui injecter quelques semaines plus tard sa deuxième dose de vaccin », souligne Bruno Morel, directeur général d'Emmaüs Solidarité.

En attendant, la prévention s'organise lors des maraudes et des accueils de jour de l'association. Le but : éviter toute réticence de leur part sur le vaccin en les informant le plus possible. « En février, nous organisons plusieurs visioconférences avec des médecins bénévoles pour répondre à leurs questions. Certains viendront au local pour écouter la conférence, d'autres pourront la suivre sur leur téléphone portable », poursuit le directeur associatif. Des guides pratiques sur le Covid et la vaccination seront également distribués en Île-de-France dans plusieurs langues pour toucher le plus de monde possible.

« Pour que les sans-abri ne soient pas les oubliés de la crise »

Dans l'attente, les associations espèrent connaître très vite le calendrier précis de la stratégie vaccinale. D'autant plus que la fin de la trêve hivernale, prévue pour le 1 er avril, pourrait encore compliquer la donne. « Après cette date, les places d'hébergement fermeront. Nous pourrions alors perdre de vue des personnes qui voulaient recevoir leur vaccin… », s'inquiète Florent Gueguen.

Une inquiétude partagée par le directeur d'Emmaüs Solidarité : « Nous nous étions battus pour que les sans-abri ne soient pas les oubliés de la crise du Covid. Le gouvernement nous avait entendus jusque-là en créant 40 000 places d'hébergement supplémentaires depuis le premier confinement. On espère aujourd'hui la même mobilisation pour leur vaccination », conclut Bruno Morel.