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Covid-19 : les 10 jours qui ont fait basculer la France dans le couvre-feu

C’est entre le 1er et le 12 octobre que la situation sanitaire s’est dégradée au point de devoir imposer un couvre-feu dans neuf métropoles. La faute notamment au froid, arrivé plus vite que prévu, mais pas que.

 Le retour du mauvais temps et la chute rapide des températures ont participé à cette hausse de cas de Covid-19, poussant notamment les gens à rester au chaud, dans des endroits clos.
Le retour du mauvais temps et la chute rapide des températures ont participé à cette hausse de cas de Covid-19, poussant notamment les gens à rester au chaud, dans des endroits clos. LP/Arnaud Journois

Dehors, la pluie n'en finit pas de tomber. Septembre s'achève à peine que l'on grelotte déjà, ressortant à la hâte nos manteaux d'hiver. Une seule envie, se calfeutrer à la maison avec sa famille, ses amis. Et sans le savoir, avec le coronavirus. Lui n'attend que cela pour se propager, des endroits clos, fenêtres fermées et remplis monde. Voilà comment une météo maussade a précipité l'épidémie.

Tout a basculé en une dizaine de jours. C'est précisément entre le « 1er et le 12 octobre », a évalué le Premier ministre, qu'une « accélération soudaine et spectaculaire de l'épidémie » a eu lieu. Les cas s'envolent, passant, dans ce laps de temps, de 107 personnes infectées pour 100 000 à 190. Certaines villes battent les records : 500 à Lille et Saint-Etienne, près de 400 à Paris.

Pourtant après un été difficile, une légère accalmie s'était fait sentir, fin septembre à Bordeaux, Nice, ou Rennes. Une « phase de ralentissement », dixit Jean Castex, qui aura été de courte durée. Un chiffre vaut tous les discours : à l'échelle nationale, les contaminations ont bondi, + 53 % en une semaine. Mais comment en est-on arrivé là? À ces mesures drastiques, à ce couvre-feu qui endort 20 millions de Français à 21 heures?

VIDÉO. Covid-19 : couvre-feu entre 21 heures et 6 heures en Ile-de-France et dans 8 métropoles, dès samedi

Le frein estival a lâché

Plusieurs facteurs peuvent collectivement plaider coupable. Déjà, si le virus a continué à circuler à bas bruit cet été, le fait de vivre davantage dehors a mis à mal sa progression. « Un double système de freinage le retenait, les gestes barrière et le climat estival, décrypte le spécialiste de santé publique, Antoine Flahault. Avec le retour du froid, ce dernier frein a lâché », faisant dévaler plus vite qu'attendu l'épidémie dans nos foyers.

Heureusement, selon l'épidémiologiste, la préservation des mesures barrière permet de limiter la casse, et de contenir le fameux R0 – celui qui dit combien une personne infectée va en contaminer d'autres – à 1,3 contre 3 au plus fort de la crise. Mais là aussi, si le masque s'est imposé sur leur visage, les Français négligent de plus en plus d'autres remparts. Fin septembre, seuls 32 % reconnaissaient éviter les regroupements contre plus de 60 % fin mai.

Et les embrassades, délaissées au printemps sont revenues à la faveur de l'automne. « Les mesures n'ont pas été adoptées de la même manière en fonction de l'âge. 26 % des 18-34 ans disaient respecter la distanciation sociale fin septembre contre presque 40 % chez les plus âgés », explique Sophie Vaux, épidémiologiste à Santé Publique France.

Un froid jamais vu depuis 1974

Dans ce relâchement, le virus a joué sa partition, profitant de la fin des grandes vacances et du retour au travail. « On a vu un effet rentrée », confirme la spécialiste. Et soudain, pour ne rien arranger, le mercure a chuté. « Il a fait très froid entre fin septembre et début octobre. On n'avait pas connu de telles températures à cette période depuis 1974 », avance Olivier Proust, prévisionniste à Météo France. Se sont ajoutées des averses interminables sur la façade ouest, balayée par la tempête Alex, puis dans les Alpes-Maritimes. Dans le jargon, on parle d'une « période de blocage froid d'altitude », comprendre des températures inférieures à la normale et des fortes pluies.

Face à cette déferlante, chacun a eu tendance à se réfugier dans des endroits fermés. « Tout ne peut pas être attribué à la météo, mais elle a contribué à la diffusion du virus », résume Sophie Vaux. Bien qu'en partie résolus aujourd'hui, les délais ahurissants que l'on a connus pour faire un test et obtenir ses résultats, ont eux aussi permis au virus de filer. Des personnes infectées, souvent asymptomatiques, sont restées dans la nature – ou plutôt dans les transports, les entreprises, les soirées…

Plus 44 % de cas en Europe

Dans ces conditions douillettes pour lui, le virus a fait son lit, et l'épidémie s'est embrasée, dans toutes les régions, toutes les tranches d'âge. Si les jeunes restent les plus touchés, le virus s'infiltre à vitesse grand V parmi les plus âgés (+ 64 % de cas chez les plus de 65 ans en une semaine). Et gagne un peu plus encore les Ehpad.

Avec 44 % de cas en plus en Europe, la situation n'a rien de franco-française, même si l'Hexagone occupe la quatrième place du Vieux continent en termes d'incidence (le nombre de personnes infectées pour 100 000 habitants), après la République Tchèque, les Pays-Bas et la Belgique. « Le virus est parti du sud de l'Europe, a gagné la France, puis le Benelux, le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Italie, la Suède… » liste Antoine Flahault. Aujourd'hui, seules la Finlande, la Turquie, la Grèce ou l'Estonie résistent. Jusqu'à quand ? « Probablement pas longtemps, ne se fait pas d'illusion l'expert. Un peu comme dans le Boléro de Ravel, les pays entre chacun leur tour dans l'épidémie. »

En mathématiques, cette courbe qui s'accélère jusqu'à devenir vertigineuse porte un nom : l'exponentielle. « C'est une situation explosive », décrypte Flahault. Si l'explosion s'est produite, cela veut-il dire que le pire est derrière nous ? La réponse de l'épidémiologiste Sophie Vaux laisse peu d'espoir. « Aucun argument ne permet de dire aujourd'hui que l'épidémie va se calmer dans l'immédiat. »