Covid-19 : le confinement est-il inefficace, comme l’affirme une étude de l’Université de Stanford ?

Dans une vaste étude, John Ioannidis, un épidémiologiste américain assure que les mesures de restrictions n’ont pas d’effet sur le nombre de cas de Covid-19. Une étude largement relayée par les anti-confinement.

 Illustration. Un café fermé durant le confinement en novembre.
Illustration. Un café fermé durant le confinement en novembre. LP/Delphine Goldsztejn

Elle est « la nouvelle étude dont personne ne parle », selon les adeptes de la théorie du complot et des « anti-confinement ». Un article très relayé ces dernières semaines, publié dans l 'European Journal of Clinical Investigation par plusieurs chercheurs, démontrerait l'inefficacité des mesures de confinement pour lutter contre l'épidémie de Covid-19. Soutenue par Didier Raoult, cette thèse est pourtant démontée par plusieurs scientifiques.

Que dit cette étude ?

Elle s'intéresse aux « interventions non pharmaceutiques » (INP), mises en place dans plusieurs pays durant la crise sanitaire. Derrière cette appellation un peu floue se cachent plus concrètement les mesures de confinement : obligation de rester chez soi et fermeture des entreprises. Les auteurs de l'étude ont regardé dans 10 pays, l'effet de ces INP plus ou moins restrictives. Si des « avantages » ne peuvent être « exclus », selon les auteurs, ils ne trouvent pas « d'impacts significatifs sur la courbe des cas » dans les pays aux contraintes les plus lourdes. Ils affirment ainsi que « des réductions similaires de la croissance des cas peuvent être réalisables avec des interventions moins restrictives ».

Qui a écrit cette publication ?

Cette étude est l'œuvre de quatre auteurs : Eran Bendavid, Jay Bhattacharya, Christopher Oh et John PA Ioannidis, tous chercheurs à l'université de Stanford, aux Etats-Unis. John Ioannidis, plus connu que ses pairs, est un épidémiologiste américain, « célèbre pour ses évaluations rigoureuses - et ses fréquentes démystifications - des traitements des maladies », notait le Washington Post en décembre dernier.

Avant d'être très largement critiqué sur ses propos et certains de ses travaux sur le Covid-19. Il a notamment estimé, sur la base des chiffres de mortalité de l'épidémie du navire de croisière Diamond Princess, que le virus pourrait ne faire que 10 000 morts aux États-Unis, rapporte le journal américain. Pour rappel, l'épidémie a tué 443 275 personnes à ce jour dans le pays.

Que reproche-t-on à cette dernière étude ?

Dans un article publié sur PubPeer, un site qui permet la critique d'articles scientifiques, l'épidémiologiste australien Gideon Meyerowitz-Katz et Loni Besançon, chercheur à l'université de Monash, en Australie recensent une série de biais. Le premier d'entre eux, la taille de l'échantillon étudié. Les auteurs de l'étude ne se sont en effet concentrés que sur 10 pays. Résultat, on trouve des comparaisons entre la Suède et l'Iran « sans tenir compte de la pléthore de différences culturelles, sociales et politiques entre les pays qui pourraient avoir un impact sur le nombre de leurs cas au cours d'une pandémie ».

Second problème, le choix d'utiliser la Suède et la Corée du Sud comme groupe contrôle, c'est-à-dire comme exemples des pays n'ayant pas mis en place de restrictions. Contrairement à l'idée souvent répandue, des limitations ont bien été mises en place en Suède, comme nous l'expliquions récemment.

Par ailleurs, le pays a « enregistré moins de cas au début de la pandémie simplement parce qu'elle avait l'un des plus faibles nombres de tests de tous les pays [considérés dans l'étude]. Comparer le nombre de cas en Suède et en Italie n'a guère de sens si l'on ne tient pas compte des disparités dans le nombre de tests effectués », précise Gideon Meyerowitz-Katz auprès de CheckNews, q ui note que les auteurs admettent une limite à leur étude, à savoir le fait de baser leurs calculs sur le nombre de cas Covid confirmés dans chaque pays.

La Corée du Sud a de son côté connu l'une des périodes d'apprentissage à domicile « les plus longues au monde », pointent les deux chercheurs. Ainsi, les définitions de « restrictions » choisies par Ioannidis et ses consorts sont trop subjectives selon Gideon Meyerowitz-Katz et Loni Besançon.

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Un autre aspect est aussi éludé, la corrélation entre la mise en place de mesures restrictives et le nombre de cas. Comme le pointe cet économiste allemand, les INP ont tendance à se durcir au fur et à mesure que la croissance des cas empire. « Mais la croissance des cas est peut-être déjà en train de décoller lorsque vous venez de resserrer vos INP, ce qui entraîne une croissance exponentielle des cas avant que les IPN ne fassent quoi que ce soit. Il en résulte une corrélation positive entre les INP et la croissance des cas ».

Ce ne sont donc pas les mesures qui font grimper les cas, mais la situation sanitaire qui s'empire, pointe Andreas Backhaus.

Que répondent les auteurs ?

Contactés par Libération, ils ont fait parvenir une réponse par la voix d'un des auteurs, Eran Bendavid. Il assure entre autres que cette étude poursuit les travaux d'un autre chercheur, Solomon Hsiang, publiés en juin : « Les préoccupations soulevées par notre étude quant à la sélection des pays, à la sélection des INP, aux délais [entre la mise en œuvre d'une politique et ses effets], sont toutes légitimes, et trouvent leur origine dans l'article de Hsiang. Nous n'avons pas voulu modifier ces aspects pour faciliter les comparaisons et éviter les préoccupations liées à l'utilisation sélective des données. Ainsi, si la conclusion d'un lecteur est que ces préoccupations sont suffisamment importantes pour invalider nos résultats […] alors la même conclusion s'applique à l'article de Hsiang », dit-il.

Hsiang était lui arrivé aux conclusions inverses. « Leur article semble reproduire notre analyse, et applique notre approche à d'autres pays, confirme Solomon Hsiang à Libération. Mais selon lui « les données analysées concluent en fait que les INP très restrictives ont des effets bénéfiques importants et significatifs ».

Y a-t-il eu d'autres études sur le sujet ?

L'efficacité des mesures de confinement, si elle est difficile à réellement saisir, a fait l'objet d'autres analyses. En juin dernier, une étude réalisée par l'Imperial College de Londres, basée sur les principales mesures prises telles que l'interdiction des événements publics, la restriction des déplacements ou la fermeture des commerces et des écoles avait par exemple permis d'établir que le confinement avait sauvé 3,1 millions de personnes dans 11 pays européens, dont la France.

Covid-19 : le confinement est-il inefficace, comme l’affirme une étude de l’Université de Stanford ?

Un autre de l'Université de Berkeley, publiée également en juin, assure que le confinement aurait évité 530 millions cas de Covid-19 dans six pays : Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Iran et Italie.