Covid-19 : la stratégie «Zéro Covid», bonne idée ou lubie ?

Des scientifiques appellent à prendre des mesures fortes pour aboutir à une réduction drastique des contaminations, afin de ne plus vivre en alternance avec des durcissements puis des allègements des restrictions. Décryptage.

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 L'armée et la police accueillent des voyageurs étrangers qui vont passer une période en quarantaine.
L'armée et la police accueillent des voyageurs étrangers qui vont passer une période en quarantaine. AFP/William West

« C'est très violent mais c'est super car après vous pouvez avoir une vie normale! » Serena Williams a l'air de bien vivre sa quatorzaine contrainte en Australie, à quelques jours du début de l'Open d'Australie. Interrogée dans l'émission américaine The Late Show lundi soir, la star du tennis mondial a vanté la politique agressive du pays face au Covid-19.

Cette stratégie d'éradication porte un nom : « Zéro Covid ». En vigueur dans plusieurs pays d'Asie ou d'Océanie, elle consiste à prendre des mesures très fortes dès qu'une poignée de cas est détectée afin de stopper aussitôt l'épidémie. L'Australie, la Chine mais aussi la Nouvelle-Zélande, par exemple, n'hésitent pas à confiner une région entière à la moindre alerte.

Sans aller forcément jusqu'à des reconfinements stricts, certains prônent désormais la stratégie « Zéro Covid » en France. L'épidémiologiste Antoine Flahault, habitué à scruter l'évolution de la situation dans les différents pays du monde, en fait partie. « J'ai basculé en faveur du Zéro Covid lorsque j'ai réalisé que l'on n'aurait pas la possibilité de vacciner toute la population d'ici à la fin de l'été », explique-t-il.

« Vivre avec le virus » de Macron

Une telle doctrine constituerait un changement radical par rapport au « vivre avec le virus », loué par Emmanuel Macron et le gouvernement. Elle s'annoncerait surtout très délicate à mettre en place en France, alors que Jean Castex n'a finalement pas annoncé de nouveau confinement vendredi soir.

D'une part, le pays n'est pas une île, contrairement à l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Les déplacements transfrontaliers y sont donc, par nature, beaucoup plus nombreux. Et certaines méthodes de lutte contre l'épidémie en Asie, comme la surveillance très stricte sur smartphone, semblent peu transposables en France. Des mesures d'isolement strict peuvent aussi être imposées aux voyageurs en provenance de l'étranger.

« Le Zéro Covid est une stratégie idéale en théorie, mais je ne pense pas qu'elle soit faisable en France ni en Europe. Elle a fonctionné soit dans des pays à la géographie très particulière, comme la Nouvelle-Zélande, soit dans des pays habitués et préparés depuis une vingtaine d'années à lutter contre ce genre d'épidémie, notamment en Asie, ou alors peu démocratiques », résume l'épidémiologiste Mahmoud Zureik. En août dernier, plusieurs chercheurs écrivaient déjà dans The Lancet que, comme le virus se propage aux quatre coins du globe, « la réduction à zéro cas dans une région définie n'est possible qu'avec des restrictions de déplacement strictes ».

Désaccords entre pays européens

Cet écueil, les partisans du « Zéro Covid » en sont d'ailleurs bien conscients. « Avec des frontières ouvertes à travers l'Europe, un seul pays ne peut à lui seul maintenir le nombre de cas de Covid-19 à un niveau bas. Une action conjointe et des objectifs communs entre les pays sont donc essentiels », exhortaient d'autres chercheurs dans la même revue le 18 décembre dernier. D'après eux, réduire fortement le nombre de nouveaux cas est indispensable car cela permettrait notamment de « sauver des vies », de limiter le nombre de personnes souffrants d'effets à long terme du Covid-19, et de ne pas bloquer une partie des ressources médicales.

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« Oui, il faudrait une approche coordonnée au niveau européen. Mais c'est une opportunité à saisir en Europe. Quand le couple franco-allemand est à l'unisson, on voit que cela peut générer une impulsion en Europe », veut croire de son côté Antoine Flahault.

Mais est-ce seulement envisageable? Rien que pour la question des frontières, les 27 pays de l'Union européenne n'ont jamais réussi à véritablement s'accorder. Un exemple parmi beaucoup d'autres : quand des premiers cas du variant apparu au sud-est de l'Angleterre ont été recensés, chaque grand Etat a décidé en solo de restreindre ou non les déplacements avec l'autre côté de la Manche. « Cela ne fonctionnerait pas au niveau de la France uniquement mais il faudrait l'accord des 27 pays européens pour y arriver », résume Mahmoud Zureik, sceptique.

« Autant je ne crois pas à l'objectif zéro Covid, autant je pense que si la France fermait ses frontières, cela pourrait entraîner les autres à le faire », juge de son côté Jean-François Eliaou, député LREM de l'Hérault et médecin immunologiste.

L'espoir de la vaccination pour « éradiquer » la maladie

Par ailleurs, s'il était « envisageable » de vouloir stopper la circulation du virus au début de l'épidémie « étant donné que la diffusion était alors très limitée », souligne résume Mahmoud Zureik, cela est beaucoup plus compliqué aujourd'hui. Emmanuel Macron avait fixé un objectif de 5 000 nouveaux par jour à la sortie du dernier confinement. Mais le compteur a finalement affiché plus du double au 15 décembre. Et il est désormais remonté au-dessus de 20 000 cas par jour en moyenne, malgré le couvre-feu à 18 heures dans une vingtaine de départements début janvier puis pour toute la France.

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Les auteurs de l'article paru dans The Lancet en août appelaient de leurs côtés à ne pas confondre « éradication » et « élimination » du virus ou de la maladie. La première consiste à « réduire à zéro » le nombre de cas durant une période donnée, tandis que la seconde vise à éliminer toute transmission humaine sur la durée dans un pays ou une région. Pour atteindre ce deuxième objectif, de nombreux pays du monde - dont la France - partagent déjà une arme : la vaccination. « Seule une stratégie de réduction drastique de la circulation du virus accompagnée d'une campagne vaccinale permettra d'en sortir une fois pour toutes », conclut Mahmoud Zureik.

Pour le moment, et comme a mis en garde l'Organisation mondiale de la santé début décembre, l'arrivée progressive des vaccins « ne signifie pas zéro Covid ».