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Covid-19 : la stratégie de la Suède était-elle la bonne ?

Le pays scandinave, qui n’a jamais confiné sa population, affiche aujourd’hui un taux d’infections stable. Mais cette situation doit davantage à l’autodiscipline des Suédois qu’à une stratégie directement exportable.

 Des piétons se promènent dans Stockholm, en Suède, le 19 septembre, en pleine épidémie de Covid-19.
Des piétons se promènent dans Stockholm, en Suède, le 19 septembre, en pleine épidémie de Covid-19.  AFP/Jonathan Nackstrand

La gestion suédoise de l'épidémie de Covid-19 est-elle exemplaire? C'est ce qu'on pourrait comprendre en voyant les chiffres d'infection plutôt bas dans le pays, alors qu'une bonne partie de l'Europe affronte, en ce mois de septembre, une résurgence de contaminations - et instaure de nouvelles restrictions.

Un bilan qui étonne, puisque la Suède fait partie des rares pays européens à ne pas avoir imposé de confinement strict, et qu'elle n'impose toujours pas, aujourd'hui, le port du masque en dehors des établissements de santé. Mais le succès de cette stratégie aux apparences de « laisser-faire » est, dans les faits, bien plus nuancé, et s'explique par la culture locale.

À première vue, la situation de la Suède a de quoi faire rêver ceux qui ont mal vécu les stricts confinements français, italien ou encore espagnol. En Suède, seuls les rassemblements de plus de 50 personnes ont été prohibés par les autorités politiques. Concrètement, aucun confinement n'a été imposé aux Suédois. Les écoles sont restées ouvertes. Les commerces, les bars et restaurants étaient autorisés à accueillir des clients. Tout cela sans contrôle ni amende.

Pas de confinement imposé mais une vie réduite

Cela ne veut pourtant pas dire que les Suédois se sont tous librement rencontrés et massés au bureau et dans les salles de spectacles. « En fait, la Suède a confiné son pays et son économie, mais d'une façon différente des autres pays. Son approche, c'est l'auto-confinement : le pays n'a pris aucune décision politique, à part l'interdiction des rassemblements et la fermeture des établissements scolaires au-delà de 16 ans. L'ensemble des autres mesures n'ont pas fait l'objet de réglementation, ni de décret », confie Antoine Flahault, épidémiologiste et directeur de l'Institut de santé globale à la faculté de médecine de l'université de Genève.

Covid-19 : pourquoi la Suède n'impose pas le port du masque

C'est l'Agence de Santé Publique suédoise (PHA), l'équivalent de Santé Publique France, qui a fourni des recommandations sur la distanciation sociale, le télétravail, ou encore la protection des aînés, vus comme plus fragiles. « Les avions ont pu continuer à voler, mais faute de passagers, ça s'est arrêté. 80 % du trafic autoroutier s'est réduit. L'affluence a été de l'ordre de 25 % dans les bars. Beaucoup de commerces non essentiels ont été fermés, pas par décret, mais faute de clients », détaille le professeur Flahault.

« La plupart des mesures de santé étaient basées sur le volontariat, mais elles ont été suivies par le public », confirme l'épidémiologiste suédois Jonas Ludvigsson, dans son étude analysant le déroulement de la stratégie suédoise sur les huit premiers mois de l'épidémie, publiée ce lundi.

Une stratégie « efficace » sur le long terme

Comment expliquer une telle application des mesures sans menace d'amende, ou de punition, comme en France ou chez ses voisins ? « Cela est surtout dû à la grande confiance accordée par le public dans le gouvernement, ses agences de santé », justifie le spécialiste. « Un sondage effectué en mai 2020 soulignait que 80 % des personnes interrogées avaient une confiance haute ou modérée dans le système de santé suédois et l'Agence de santé publique », ajoute-t-il.

C'est grâce à cette confiance qu'Anders Tegnell, l'épidémiologiste à la tête de cette agence, peut maintenir cette stratégie jugée singulière en Europe, mais que lui considère comme satisfaisante. Aujourd'hui, le pays enregistre un taux d'infections quotidien (entre 150 et 300 depuis la mi-août pour 10 millions d'habitants) bien inférieur à celui de la France (de 3 000 à 14 000 cas sur la même période, un chiffre 20 à 47 fois plus important, pour près de sept fois plus d'habitants) et ses voisins.

De quoi convaincre aussi le public suédois, comme d'autres experts, sur la question. « Comme c'est dans l'intérêt de chacun de se protéger et de protéger ceux qu'ils aiment du virus, il me semble qu'informer et faire confiance aux gens dans leur capacité d'être responsables de leur propre sécurité est une bonne stratégie pour survivre à une pandémie », assure la sociologue Charlotta Stern, professeure à l'Université de Stockholm, qui a notamment étudié la gestion de la crise sanitaire du pays.

« Cette stratégie est efficace, puisqu'elle a permis d'éviter un effondrement de notre système de santé, et, en même temps, de garder nos écoles ouvertes. Sur le long terme, c'est la bonne stratégie pour la Suède », approuve Jonas Ludvigsson. Cette stratégie aurait-elle également permis d'acquérir une immunité collective plus forte qu'ailleurs ? «L'immunité collective n'a en tout cas jamais été un objectif pour les autorités », rappelle-t-il.

De nombreux décès

Il admet, en revanche, qu'il y a eu quelques échecs dans la gestion suédoise de la crise. Aujourd'hui, la Suède enregistre plus de 5 800 décès, ce qui la classe dans les pays les plus durement touchés en rapportant le chiffre à son nombre d'habitants.

La plupart de ces décès sont survenus au printemps, au plus fort de la crise, et les victimes étaient, pour une bonne partie, des personnes âgées. « Nous n'étions pas dans les bonnes conditions et n'avions pas les bonnes qualifications pour protéger les plus âgés, surtout celles en maison de retraite », confie Jonas Ludvigsson. Un problème rencontré dans de nombreux autres pays submergés par l'épidémie sur la même période.

Il n'empêche qu'aujourd'hui, cette stratégie « pas de décrets, que des recommandations individuelles » - qui, sur certains points, rejoint aussi celle de nombreuses démocraties asiatiques, comme le Japon, Corée du Sud, Taïwan ou encore Singapour, selon Antoine Flahault - est scrutée de près dans le reste du monde. « La plupart des pays aujourd'hui s'intéressent à une sorte de combinaison entre l'approche suédoise et l'approche allemande, qui a beaucoup plus promu les stratégies de testing et les mesures barrière, comme le port du masque », assure le professeur, basé en Suisse.

Attention cependant : ces approches pourraient s'appliquer différemment selon les populations. « Cela ne se décrète pas, cela nécessite une confiance dans la population et une préparation, une acculturation, qu'on ne peut pas inventer en deux jours. Le politique ne peut pas décider que la stratégie, ce sera désormais l'auto-confinement, même s'il en rêve. Avoir l'adhésion de la population, ça s'organise avec l'appui des autorités scientifiques », prévient le professeur.

Il rappelle également qu'à tout moment, la situation, et les décisions prises en Suède, peuvent changer - comme partout ailleurs. « L'histoire nous dira si l'approche suédoise était la bonne », conclut d'ailleurs Jonas Ludvigsson dans son étude.