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Covid-19 : l’immunité collective n’est-elle qu’une lubie ?

Seulement 4,5 % de la population a été infectée à la fin de la « première vague » au printemps, selon une étude de l’Inserm. En Suède, qui a davantage laissé circuler le virus, le rebond du nombre de nouveaux cas dans la région de Stockholm inquiète. Décryptage.

 Des habitants font la queue pour se faire tester, à Paris, le 29 août 2020.
Des habitants font la queue pour se faire tester, à Paris, le 29 août 2020. LP/Fred Dugit

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, une expression revient souvent : « immunité collective ». Chercher à l'atteindre a pu être présenté comme étant une piste efficace face au coronavirus. C'est le choix qu'ont tenté certains pays, notamment la Suède, lorsque le virus est arrivé au printemps dernier. Le principe semble simple (et prometteur) : lorsqu'une bonne partie de la population a été infectée par un virus, une épidémie s'éteint d'elle-même.

Mais cette stratégie semble vaine aujourd'hui. En témoignent le faible pourcentage d'individus ayant été contaminés en France et les inquiétudes liées au rebond du nombre de nouveaux cas à Stockholm. « Jamais dans l'histoire de la santé publique, l'immunité collective n'a été utilisée comme stratégie pour répondre à une épidémie, et encore moins à une pandémie. C'est scientifiquement et éthiquement problématique », a même déclaré le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, ce lundi après-midi.

Quand l'immunité collective est-elle atteinte ?

Tout dépend du virus dont on parle. Le pourcentage de population infectée nécessaire pour atteindre l'immunité collective dépend du nombre de reproduction initial, appelé « R0 », de la maladie. Il s'agit du nombre de personnes qu'un individu contaminé va infecter. La formule mathématique appliquée ensuite est simple : 1-1/R0.

Dans le cas du coronavirus SARS-CoV-2, ce R0 est estimé aux alentours de 3. On arrive alors à un ratio d'environ 0,67 (obtenu en calculant 1-1/3). Ce qui signifie qu'il faut que 67 % de la population soit infectée pour que l'immunité collective soit atteinte.

Comment calcule-t-on la part de population infectée ?

En recherchant le nombre de personnes ayant développé une réponse immunitaire, automatique en cas d'infection par un virus. Il en existe plusieurs formes. Les plus courantes sont la production d'anticorps dans le sang ou dans les cellules muqueuses des voies respiratoires. « La réponse inflammatoire module la réponse immunitaire. Plus les gens ont une forme symptomatique de la maladie, plus ils génèrent d'anticorps », indique Jean-Daniel Lelièvre, chef du service en maladies infectieuses à l'hôpital Henri Mondor, à Créteil (Val-de-Marne).

La réponse immunitaire peut aussi passer par les lymphocytes T. Toute personne infectée, même si elle a peu de symptômes, produirait de tels lymphocytes « tueurs de cellules » permettant de limiter une nouvelle apparition du Covid-19, selon une étude parue dans la revue Cell le 14 août. Ce serait surtout vrai chez les patients atteints d'une forme grave de la maladie, ont découvert des chercheurs de l'Inserm, de l'Université de Tours et du CHRU de Tours, fin septembre.

Où en est-on en France ?

Selon une étude « EpiCov » menée par l'Inserm et par la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees) et dont les résultats ont été dévoilés ce vendredi 9 octobre, 4,5 % de la population française avait des anticorps dans le sang et a donc été en contact avec le virus fin mai, soit à l'issue de la « première vague » de l'épidémie. Ce chiffre varie fortement selon les régions, de 1,5 % en Bourgogne Franche-Comté à 9,2 % en Île-de-France. Les chercheurs ont fait passer un test sérologique, consistant en un simple prélèvement sanguin, à 12 400 personnes représentatives de la population nationale.

Covid-19 : l’immunité collective n’est-elle qu’une lubie ?

« En se basant sur le nombre d'hospitalisations aujourd'hui par rapport à celui à l'époque, on estime que cette part de la population ayant été en contact avec le virus est aujourd'hui autour de 7 ou 7,5 % », avance auprès du Parisien Fabrice Carrat, professeur de santé publique à Sorbonne université et coordinateur de l'enquête Sapris, menée en parallèle d'EpiCoV. Ce taux augmente toujours aujourd'hui, puisque environ 20 000 personnes étaient nouvellement positives chaque jour en début de semaine dernière (du lundi au jeudi, ces données étant communiquées à J + 3 par Santé publique France). Mais il augmente lentement, puisqu'il faut rapporter ce chiffre de 20 000 à la population de 67 millions d'habitants.

On ne dispose pas de telles données pour les anticorps dans les muqueuses ni pour les lymphocytes T. Mais même en prenant en compte toutes les formes d'immunité, « on resterait très loin [du niveau de 67 % ou 70 % de la population], d'autant qu'il faudrait encore être certain que ces personnes soient toujours protégées à l'instant T », pointe l'immunologiste Jean-Daniel Lelièvre.

Covid-19 : l’immunité collective n’est-elle qu’une lubie ?

En effet, on ne sait pas encore précisément combien de temps les anticorps (ou les lymphocytes T) peuvent rester efficaces. Quelques cas de réinfection au coronavirus SRAS-Cov-2 ont d'ailleurs été documentés à travers le monde. Mais ils sont extrêmement peu nombreux pour le moment et il faut rester prudent sur les causes de ces phénomènes isolés. « Je ne crois pas tellement à la possibilité de réinfection, en tout cas à court terme », estime Fabrice Carrat, dont l'étude se poursuit sur les mêmes individus afin, justement, de « pouvoir attester que les anticorps protègent en cas de nouvelle contamination ».

À ce jour, le fait qu'une infection naturelle protège « n'est pas démontré, en particulier pour les sujets qui n'ont été que porteurs asymptomatiques », met aussi en garde l'Institut Pasteur dans une note mise à jour le 9 septembre. La situation actuelle « ne permet pas d'envisager la circulation libre du virus compte tenu de la porosité entre les jeunes (20-40 ans) et les personnes plus âgées », écrit également le Conseil scientifique dans une « note d'alerte » du 22 septembre.

Les risques d'une telle stratégie

Quoi qu'il en soit, parier sur l'immunité collective face au Covid-19 est sacrément risqué en termes de bilan humain. « Le coût de l'immunité de groupe par le biais d'une infection naturelle serait très élevé, en particulier en l'absence d'une meilleure prise en charge des patients et sans protection optimale des individus à risque de complications graves », écrivent les chercheurs à l'Institut Pasteur, Simon Cauchemez et Arnaud Fontanet, dans une note parue le 9 septembre dans la revue Nature. « Avec un seuil d'immunité collective de 50 %, le bilan serait de 100 000 à 450 000 décès en France », estiment-ils. Soit 3 à 14 fois plus que le total atteint depuis le début de la pandémie (près de 33 000 décès). « L'impact en termes d'hospitalisations et de décès en France ne serait pas supportable », juge également Fabrice Carrat.

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Sans surprise, le gouvernement est sur cette même ligne. « Nous, ce qu'on veut, c'est que le virus circule le moins possible. Parce que derrière il y a des vies, des personnes qui peuvent se retrouver à l'hôpital », avait résumé son porte-parole, Gabriel Attal, le 21 septembre sur France Inter.

La Suède s'inquiète

Sans le dire ouvertement, la Suède avait fait ce pari de laisser le virus circuler en espérant atteindre une immunité collective. 6000 décès plus tard, le ratio de décès par rapport à la population totale dans le pays nordique se situe mi-octobre dans la moyenne des grands pays européens (dont la France)… mais loin devant ses voisins. La mortalité par habitant est en effet 5 à 10 fois inférieure au Danemark, en Finlande et en Norvège, qui ont pourtant été touchés par la première vague à peu près au même moment mais qui ont mis en place des mesures de confinement bien plus restrictives.

Et la région de Stockholm recense un rebond du nombre d'infections depuis la rentrée. 1 253 cas y ont été recensés en semaine 40, contre 923, 537 et 305 les trois semaines précédentes, d'après les données officielles. Une étude publiée le 12 août dans la revue scientifique Journal of Royal Society of Medicine estimait que 15 % de la population de Stockholm avait développé des anticorps, soit moins que ce qu'espéraient les autorités. « Si le Covid-19 avait été prévisible et se comportait comme d'autres maladies, cette augmentation rapide devrait désormais plutôt avoir lieu à Göteborg, qui a été relativement épargné au printemps et en été », a reconnu l'épidémiologiste « star » Anders Tegnell auprès du Göteborgs-Posten.

Et le vaccin, dans tout ça ?

Inéluctablement, si ce coronavirus continue de circuler encore des mois voire des années, plus de la moitié de la population finira par avoir été en contact avec lui. Mais c'est là qu'intervient la dernière forme d'immunité, non naturelle cette fois : le vaccin. Celui-ci pourrait permettre de rendre « résistant » très rapidement une grande partie de la population, sans les risques de l'infection « classique ».

C'est bien pour cela que tous les espoirs se tournent vers les nombreux laboratoires lancés dans une véritable « course mondiale au vaccin ». Plusieurs d'entre eux en sont à la phase 3 des essais cliniques, avec l'espoir qu'un produit soit disponible pour le grand public l'année prochaine.