Covid-19 et salles de sport : «Beaucoup d’adhérents font des attestations maquillées»

Autorisés depuis la fin du deuxième confinement à accueillir des publics particuliers sur « prescription médicale », certains clubs voient finalement de nombreux adhérents s’engouffrer dans la brèche. Au regret des responsables du secteur.

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 Certaines salles de sport sont ouvertes pour accueillir les adhérents qui bénéficient d’une dérogation (illustration).
Certaines salles de sport sont ouvertes pour accueillir les adhérents qui bénéficient d’une dérogation (illustration). LP / Arnaud Journois

Depuis le début du mois de décembre, Romain*, 24 ans, a retrouvé sa salle de sport francilienne pour trois ou quatre séances de musculation par semaine. Comme des milliers d'adhérents dans les 4300 clubs de fitness en France, il a profité d'une faille dans le décret autorisant leur réouverture pour transpirer à nouveau. « Les premiers jours de décembre, j'étais seul. Maintenant, le parking est toujours bondé et on attend même parfois dehors pour entrer comme il faut respecter la règle d'une personne pour 8 m² », témoigne-t-il, sous couvert d'anonymat.

Selon le jeune Francilien, depuis le mois de janvier, la « combine » qu'il a utilisée s'est vite répandue. Comme le prouvent les dizaines de messages et échanges sur les réseaux sociaux entre passionnés de fonte. On y retrouve aussi des vidéos avec des dizaines de sportifs, sans masque, se filmant en plein effort.

« Comme il faut une prescription médicale pour faire du sport, j'ai demandé de l'aide à un ami médecin. Il m'a fait une ordonnance et j'ai moi-même recopié la bonne phrase que j'ai pu lire sur Internet », nous explique-t-il. Dans sa salle de sport, l'agent d'accueil a photocopié le fameux sésame sans sourciller. Plusieurs de ses amis ont aussi trouvé des médecins acceptent de leur signer un certificat médical. « Certains clubs proposent même des médecins complaisants », souffle Pierre-Jacques Datcharry, responsable de Fitness challenges magazine.

À l'origine de ce passe-droit, un décret gouvernemental du 29 octobre. Il autorise, par dérogation, ces établissements sportifs à accueillir du public pour : « l'activité des sportifs professionnels et de haut niveau ; […] les activités sportives participant à la formation universitaire ; les activités physiques des personnes munies d'une prescription médicale ou présentant un handicap reconnu par la maison départementale des personnes handicapées ; les formations continues ou des entraînements obligatoires pour le maintien des compétences professionnelles ».

Il y a quelques jours, la préfecture des Pyrénées-Atlantiques à d'ailleurs adressé un courrier de rappel à la loi à plusieurs salles.

Des clients qui menacent de changer de salle

« Beaucoup d'adhérents font des attestations maquillées. On voit bien au gabarit de certains qu'ils ne font sûrement pas partie des publics prioritaires… D'autres se sont désinscrits de leur salle pour venir dans celles ouvertes. Il suffit de dire au docteur qu'on n'est pas bien, qu'on est déprimé sans sport et le tour est joué ! », poursuit Romain.

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Une faille que reconnaît Thierry Doll, président du syndicat France active FNEAPL, représentant la branche. « Ce phénomène a pris de l'ampleur. Les clients ont pris en otage leur responsable de salle en menaçant de partir chez le concurrent moins regardant. Le décret est imprécis, les médecins respectant le secret médical ne vont pas mentionner sur l'ordonnance si le patient souffre bien d'une des 30 affections de longue durée qui les autorisent à venir dans nos salles », regrette le président.

Une règle que connaissent bien les habitués des complexes sportifs. « Je sais que malgré l'ordonnance de mon médecin, je ne rentre pas dans les 30 pathologies », souffle Marie*, sportive de 21 ans à Marseille (Bouches-du-Rhône). Elle vient d'obtenir le fameux document. « Cette ordonnance m'est nécessaire pour lutter contre la dépression. En allant à la salle, j'avais perdu 11 kg. C'est bon pour mon moral, mon médecin qui me connaît a accepté de me la délivrer. Faire du sport à la maison, c'est moins motivant », glisse la Marseillaise.

Un argument que reprennent les gérants des salles. « Nous faisons partie du secteur de la santé, nous n'aurions pas dû être fermés! », martèle Aurélie Sabourin, Seine-et-Marnaise de 37 ans, à la tête, avec trois autres associés gérants, de quatorze établissements.

Elle a rouvert 12 salles. Les plus grosses journées, c'est 250 de ses 3000 membres qui fréquentent une salle. « On ne peut pas vérifier sur l'attestation médicale si c'est bien fondé. J'imagine qu'il y a des tricheurs. Mais l'une de nos salles a été contrôlée tous les jours ! », s'irrite-t-elle, toujours dans l'attente d'aides financières qui tardent.

Mais alors pourquoi ouvrir ? « Nous, nous perdons de l'argent à faire cela. Mais on a déjà été fermés sept mois, donc avoir le rideau ouvert ça, donne une meilleure image. Pour essayer de ne pas perdre trop de clients mais aussi pour nos salariés qui sont au chômage partiel depuis trop longtemps », précise l'entrepreneuse.

« Les mesures de distanciation difficiles à respecter »

Dans le viseur de certains : FitnessPark, le leader du secteur en France avec 250 salles et 700 000 adhérents. Il a rouvert un tiers de ses locaux. « Le sport aide à renforcer l'immunité, c'est bon pour la santé. En moyenne, nous accueillons moins de 5 % de nos adhérents, assure Jean-Philippe Ferrier, directeur marketing et communication chez Fitness Park. Nous sommes contrôlés par les services de l'État mais nous ne pouvons nous substituer aux médecins. Il y a une faille mais tant que les préfets autorisent, nous continuons ».

Dans les quelques salles ouvertes, un protocole strict est en vigueur. Un nombre limité de personnes aux vestiaires, port du masque lors des déplacements et même parfois sur les appareils, désinfection après chaque utilisation, des plastiques entre les tapis de course… Mais là encore, les règles ne sont pas toujours suivies à la lettre. « Les mesures de distanciation sont difficilement respectables. Pour forcer, on retire le masque qui n'est pas agréable avec la chaleur », rapporte Romain. Sans compter qu'avec des horaires d'ouverture restreints par le couvre-feu, l'affluence est concentrée sur les mêmes créneaux.

« C'est plus dangereux d'aller dans ces salles qu'au restaurant, lâche ce coach sportif parisien désabusé. Ces professionnels jouent à un jeu dangereux. Ce n'est pas avec cette combine nulle qu'elles se sauveront. Pour ressortir de ces salles sans Covid, il faut être presque chanceux. Les patrons doivent prendre leur responsabilité… », demande-t-il.

Surtout que, pour le syndicat France Active, les gérants de salle connaissent très bien les publics qui souffrent de pathologies. « Ils demandent des factures notamment pour leur complémentaire santé, prévient Thierry Doll, le président. Les élèves en fac de sport disposent d'équipements dans leurs universités et n'ont pas besoin de venir. Dans chaque salle, on ne devrait retrouver qu'une poignée d'adhérents ».

Les établissements qui enfreignent les règles encourent une amende de 1 500 à 15 000 € et une fermeture administrative. Outre deux salles dans l'Oise début décembre, les sanctions sont encore peu nombreuses. « À abîmer l'image du secteur, on se tire une balle dans le pied pour nos prochaines réouvertures… », conclut Thierry Doll.

*Les prénoms ont été changés