AbonnésSociété

Covid-19 : ces jeunes «geeks» passés maîtres en suivi de l’épidémie

Étudiants, enseignants-chercheurs, informaticiens… Inconnus avant la pandémie, plusieurs férus de chiffres génèrent leurs propres graphiques et visualisations de la pandémie de Covid-19. Leur travail, unanimement salué, est même parfois repris par les instances officielles.

 Elias Orphelin, 22 ans, jeune étudiant de l’ESCP Business School, est un passionné de chiffres.
Elias Orphelin, 22 ans, jeune étudiant de l’ESCP Business School, est un passionné de chiffres. DR

Ils se surnomment entre eux « les trois G ». Germain Forestier, Guillaume Saint-Quentin et Guillaume Rozier, près de 30 000 abonnés sur Twitter à eux trois, se sont spécialisés dans le suivi de l'épidémie de Covid-19.

Leurs graphiques, courbes, visualisations et divers outils publiés chaque soir, dès que les indicateurs de Santé publique France sont mis à jour, sont commentés, relayés, partagés… parfois par le ministre de la Santé Olivier Véran lui-même ! Pas grand-chose ne les prédestinait pourtant à une telle visibilité, amplifiée par l'arrivée de la « deuxième vague » de l'épidémie.

Retour début 2020. Le coronavirus n'est encore qu'un pathogène lointain qui touche surtout la Chine. Au fil des semaines et des premières admissions à l'hôpital et en réanimation en France, l'épidémie commence à s'emballer chez nous aussi. « Certaines données étaient mises en accès libre, des médecins commençaient à publier sur Twitter de petits graphiques. J'ai écrit à mon tour des petits scripts, j'ai vu que ça commençait à intéresser… », rembobine Germain Forestier, 36 ans, enseignant-chercheur à Mulhouse.

C'est d'ailleurs dans la banlieue de la sous-préfecture du Haut-Rhin que s'est tenu, en février 2020, le rassemblement religieux accusé d'avoir « superpropagé » l'épidémie. Étant par ailleurs marié à une médecin généraliste, Germain Forestier avait de quoi être sensibilisé à la situation sanitaire. « Je me suis demandé : est-ce que je peux aider en essayant, avec mes compétences en informatique, de mieux comprendre et d'informer? », raconte-t-il.

« Une manière d'apporter ma petite pierre à l'édifice »

Au même moment, Guillaume Rozier profite de son temps libre dégagé par le télétravail pendant son stage de fin d'études. À 24 ans à peine, il termine son cursus en école d'ingénieur à Nancy.

« Au début, je fais des graphiques très simples et l'idée était de comparer les pays. On se demandait tous si on allait suivre les courbes de l'Italie », se rappelle le jeune homme, qui lance son site au nom équivoque : CovidTracker. Sur Twitter, il fait notamment la connaissance d'Elias Orphelin, jeune étudiant à l'ESCP Business School et féru de chiffres lui aussi. « J'avais un peu de temps pendant le confinement, publier des graphiques sur l'épidémie était un peu une manière d'apporter ma petite pierre à l'édifice », témoigne ce dernier.

Guillaume Rozier, 24 ans, vient de terminer sa formation d’ingénieur. DR
Guillaume Rozier, 24 ans, vient de terminer sa formation d’ingénieur. DR  

Au fil des semaines, les indicateurs se multiplient et ils sont de plus en plus mis à disposition en « open data », c'est-à-dire en accès libre sur le portail du gouvernement. L'incidence par tranche d'âge? Le nombre d'hospitalisés par département? Nos « geeks » imaginent sans cesse de nouvelles visualisations pour les mettre en forme. Germain Forestier cartonne depuis cet été avec ses cartes de chaleur, qui représentent en couleur l'évolution du taux d'incidence ou du taux de positivité par tranche d'âge. « Au début, en plein milieu de l'été, je me sentais un peu seul quand je mettais tout ça en ligne depuis le fond de ma maison de vacances à l'île d'Oléron avec une connexion 4G », s'amuse-t-il en puisant dans ses souvenirs.

Au moins plusieurs heures par jour

Chacun d'entre eux trouve son ton. Le plus « ludique » est le Lyonnais Guillaume Saint-Quentin, 36 ans lui aussi. Ce chef de projet digital au sein du groupe Keolis n'est pas tellement un spécialiste des graphiques au départ, mais surtout un professionnel en création de sites Internet et en expérience utilisateur. Sur sa « Météo Covid » qu'il délivre chaque soir, chaque département français est représenté par un smiley qui décrit la situation épidémie locale : un bonhomme qui rit si tout va bien, un autre effrayé ou en larmes si les services de réanimation sont surchargés, etc. « J'essaye de vulgariser et de faire quelque chose de très grand public », explique ce jeune père de deux enfants.

En plus d'être bénévoles, ces activités sont bien sûr très chronophages. Tous confient y passer en moyenne plusieurs heures par jour. « Au moins une ou deux, parfois trois avec le temps de répondre à tous les gens sur Twitter », témoigne Guillaume Rozier, alias GRZ, dont les messages sont souvent partagés par plusieurs centaines d'internautes. « Ça prend beaucoup de temps, trois ou quatre heures par jour en moyenne, parfois entre midi et deux pendant ma pause et surtout en rentrant le soir quand les enfants sont couchés », témoigne en écho Guillaume Saint-Quentin.

Guillaume Saint-Quentin, 36 ans, travaille à Lyon. DR
Guillaume Saint-Quentin, 36 ans, travaille à Lyon. DR  

Le jeu en vaut la chandelle puisque le compteur de leurs abonnés grimpe à grande vitesse, passant de quelques centaines à plusieurs milliers en six mois. Mais pas question de faire de cette notoriété une fin en soi, assurent-ils en chœur. « Ce qui me fait le plus plaisir n'est pas tant mon nombre d'abonnés que les centaines de messages de remerciements que je reçois », témoigne Elias Orphelin.

Bien sûr, ils n'ont pas de compétence particulière en épidémiologie et en santé publique. Pas plus qu'ils ne prétendent s'immiscer dans le rôle des autorités et la prise de décisions. Reste que leur travail est salué par de nombreux médecins et professionnels de santé. Certaines visualisations de Germain Forestier sont même reprises par les plus hauts responsables. Olivier Véran a déjà « retweeté » ses cartes de chaleur, qui se sont aussi retrouvées à plusieurs reprises dans les avis du Conseil scientifique. L'enseignant-chercheur s'en réjouit et n'y voit « aucun problème », ses travaux étant utilisables sans limites à condition de citer son nom. « Je préfère qu'ils reprennent mes graphiques plutôt qu'ils aillent payer quelqu'un pour faire la même chose », confie-t-il.

« Tu es le premier compte qu'on rêve d'arrêter de suivre »

« N'empêche, quelle consécration pour eux, presque une humiliation pour nous ! », s'amuse un agent du ministère de la Santé, qui suit de près leurs travaux. « Ils produisent de la valeur, ils participent à l'émulation collective et ils ont aussi un rôle de vulgarisateur », salue-t-il, bien conscient que tout le monde ne partage pas forcément cet enthousiasme dans les couloirs des services de l'Etat. La bande - exclusivement masculine - a été invitée à plusieurs reprises à participer à des échanges sur l'application Zoom afin de faire part de leurs remarques et de leurs desiderata.

Reste une question : quel avenir après le Covid? On a beau être en pleine deuxième vague, tout cela sera bien derrière nous un jour. « J'ai du mal à me projeter. En mars, j'aurais dit que j'arrêterai en avril; en avril, j'aurais dit en mai… Là, pour l'instant, ce que je fais me passionne toujours autant. Je ne l'aurais jamais imaginé car j'ai plutôt l'habitude de passer à autre chose une fois que j'ai exploré un sujet », lâche Guillaume Rozier, qui se retrouve même désormais invité par certaines chaînes de télé. Tout dépendra avant tout de la situation sanitaire. Le mot de la fin à un autre membre des « trois G », Guillaume Saint-Quentin : « Je n'attends qu'une seule chose : que l'épidémie s'arrête. Pas mal de gens m'ont d'ailleurs dit : Tu es le premier compte qu'on rêve d'arrêter de suivre. »