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Couvre-feu : «Nos soirées vont donc se terminer à la maison, où l’on est tous bien serrés…»

C’était plutôt la consternation ce mercredi soir dans un café-restaurant de Montmartre à l’annonce du couvre-feu prévu pour six semaines. Du côté des patrons, qui prévoient déjà de baisser le rideau. Mais aussi du côté des clients.

 Pour beaucoup de clients, le couvre-feu est vécu comme « une entrave à la démocratie ».
Pour beaucoup de clients, le couvre-feu est vécu comme « une entrave à la démocratie ».  LP/Frédéric Dugit

Devant l'écran géant de leur café-restaurant Lou Pitchoun's au pied de la butte Montmartre à Paris, Régis et Anne sont « dépités » quand Emmanuel Macron annonce le couvre-feu de 21 heures à 6 heures, notamment en Ile-de-France. « Ça y est, il craque mon mari. Il a l'air bourru comme ça mais il est très sensible », confie madame alors que monsieur sort se griller une cigarette les larmes aux yeux. « C'est un coup fatal pour la société. On commence à travailler vraiment à partir de 19 heures chez nous. Là, depuis ce matin, j'ai fait 157 euros de chiffre d'affaires. Et on a trois employés! Vous savez, pour en arriver là, j'ai fait beaucoup de sacrifices, j'ai commencé comme garçon de café, je n'avais pas un rond », lâche, submergé par l'émotion, celui qui envisage de baisser le rideau durant un mois, le temps du couvre-feu. « Ça ne vaut pas le coup d'ouvrir en journée », explique-t-il.

« On ne sait pas où on va », poursuit son épouse « Nanou » devant un portrait de feu Michou, un ancien fidèle de la maison. Et un écriteau : « Le port du masque est obligatoire en attente de vos plats. Merci de votre compréhension. » Sur son portable, les messages de soutien par SMS affluent. « Une grosse pensée pour vous suite à l'annonce catastrophique du président », envoie ainsi Estelle, une habituée des lieux.

Ici, beaucoup de clients sont contre la mesure présidentielle. « Pour moi, c'est la fin de beaucoup de choses. C'est agréable de pouvoir discuter le soir avec les gens, quand même! » commente Ludovic, 52 ans, prothésiste dentaire des Hauts-de-Seine. Il ne croit pas une seule seconde à un respect strict de ce confinement nocturne par la population. « Le Français est un Gaulois réfractaire comme l'a dit un jour Monsieur Macron. Il a déjà du mal à se plier au port du masque, alors le couvre-feu, ça sera pire », pronostique-t-il, une pinte de blonde dans la main.

«Il n'y a aucune logique. Dans les transports, on est les uns sur les autres!»

A la terrasse, deux jeunes artistes ne sont guère plus convaincues. « C'est une espèce d'entre-deux, il fallait agir plus tôt. A ce moment-là, pourquoi ne pas avoir opté pour un reconfinement total? » s'interroge Manon, 26 ans. « Il faut laisser les gens vivre », enchaîne Halveig, 22 ans. « Nos soirées vont donc se terminer à la maison, avec plus de risques de contamination, des teufs où l'on est tous bien serrés! » décrit le duo.

« T'imagines, je t'invite chez moi et tu dois rentrer chez toi à 21 heures, c'est un truc de ouf », lance Manon à sa copine avant d'éclater de rire, comme si c'était du domaine de l'impossible. « Moi, personne me dit à quelle heure je peux sortir de chez moi », enchaîne-t-elle. « C'est une entrave à la démocratie », s'indigne Halveig.

Tony, 21 ans, croisé, sans masque, dehors devant l'établissement s'engage à respecter à la lettre la décision du sommet de l'Etat même s'il doute de ses effets. « Cela ne va rien changer car les gens continueront à être en contact la journée », argumente-t-il. Pour Joëlle, 73 ans, qui est « dans une colère noire », « rien ne justifie ça ». « Il n'y a aucune logique. Dans les transports, on est les uns sur les autres ! On infantilise les gens au lieu de les responsabiliser. On est assez grand pour savoir ce qu'on doit faire. La deuxième vague, il fallait l'anticiper », râle-t-elle.

«On n'a pas le choix : les gens font n'importe quoi»

Will, 30 ans, trader de matières premières est, lui, soulagé par la mesure parce que « l'heure est grave ». « Je préfère largement ça à un reconfinement, une obligation de télétravail ou une interdiction de déplacement au-delà de 100 km. C'est assez sain, le vrai risque, il est dans les bars et les restos », avance-t-il.

« De toute façon, on n'a pas le choix. Les gens font n'importe quoi, alors au gouvernement, ils essaient de trouver une solution », martèle Christine, 44 ans, qui « bosse dans la pub » et qui est « une flippée du virus ». Pour Alain, 57 ans, informaticien du Val-d'Oise, cette nouvelle contrainte est « nécessaire et pleine de bon sens » et aurait dû, d'ailleurs, être imposée « plus tôt ». Jean-Christophe, 50 ans, régisseur dans le cinéma, n'est pas du tout sur la même longueur d'onde, lui qui pense « qu'on ne peut pas faire plus que ce qu'on fait déjà à part arrêter de vivre totalement ». « Dans les restaurants le soir, on respecte les gestes barrière, on n'est pas une armée de pochtrons ! Et le Covid, il a une montre, un calendrier, il est plus agressif à partir de 21 heures ? » ironise-t-il.