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Coronavirus : accoucher seules, l’angoisse des futures mères

Accompagnement interdit ou limité, péridurale aléatoire, l’épidémie de Covid-19 a des conséquences directes sur les accouchements.

 Dans la plupart des maternités, les accompagnants sont refusés lors des échographies en raison du coronavirus.
Dans la plupart des maternités, les accompagnants sont refusés lors des échographies en raison du coronavirus.  LP/Frédéric Dugit

Ce moment, elles l'ont rêvé, fantasmé dans un mélange d'impatience et d'appréhension. Mais elles n'auraient jamais imaginé un tel scénario. Pour des milliers de femmes en France, l'accouchement va se révéler une double épreuve. En raison du coronavirus, nombre d'entre elles vont devoir se priver de la présence rassurante du père de l'enfant ou d'un accompagnant en salle de travail et aussi dans les heures suivant la naissance de leur enfant. Une solitude contrainte pour protéger les soignants, conscients du traumatisme.

Préserver « un moment magique », malgré le coronavirus. La promesse semble de plus en plus difficile à tenir. En Ile-de-France notamment, les futures mères doivent désormais se passer des précieux cours de préparation à l'accouchement, proposés pour certains en visioconférence. Et d'un soutien complice lors d'une échographie. Depuis vendredi, les accompagnants ne peuvent plus rester au-delà de 2 heures après l'accouchement.

Le Covid-19 bouleverse le quotidien des maternités, qui, lorsqu'elles continuent d'assurer leur fonctionnement, se referment de plus en plus. Les règles ne sont pas harmonisées dans tous les établissements français. « Il ne faut blâmer personne, les maternités font en fonction de leurs moyens et notamment de leur matériel », rappelle Marianne Benoit Truong Canh, vice-présidente du Conseil national de l'Ordre des sages-femmes.

« La péridurale va passer après la nécessité des réanimations »

Certaines ont purement et simplement mis un terme aux consultations, renvoyant sur les plus grosses structures, parfois à près d'une heure de route. Dans la plupart des services, les visites ont été restreintes. Pour d'autres, la présence d'un accompagnant en salle de travail a été totalement proscrite. « La maternité, c'est un moment magique à préserver. La semaine dernière, on y arrivait encore. Depuis, l'épidémie, le tsunami est arrivé », déplore Joëlle Belaïsch-Allart, présidente du Collège des gynéco-obstétriciens de France.

Résultat, des femmes se retrouvent seules parfois pendant et après l'accouchement. « Il n'est malheureusement plus possible pour les pères de rester en suites de couche. C'est catastrophique pour le lien, mais on encourage à utiliser les smartphones, les appels vidéo, poursuit Joëlle Belaïsch-Allart. C'est très dur, y compris pour nos équipes. » Car les soignants en maternité ne sont pas épargnés ni par le coronavirus, ni par les manques de matériel.

Et certains souhaits des mères pourraient ne pas être exaucés. « La péridurale va passer après la nécessité des réanimations. Il faudra bien prévenir que ce n'est pas sûr qu'un anesthésiste soit disponible pour la péridurale. C'est déjà le cas en Alsace, ça va l'être en Île-de-France », explique le docteur Bertrand de Rochambeau, président du Syngof, syndicat national des gynéco-obstétriciens de France.

« Une vraie stratégie serait de tester tout le monde avant l'accouchement et de mettre en place deux filières : une Covid +, une Covid-. Mais on n'a pas de tests », s'agace-t-il. On sent la rancœur poindre. « Il faut oublier toute notre culture d'accouchement dans la joie, le bonheur et le partage. Il ne faut pas leurrer la population. La situation est critique. On jugera nos généraux après la bataille. Pour l'instant, on fait au mieux avec les moyens qu'on a… »

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En attendant, nombreuses sont les futures mamans à s'inquiéter à l'approche de leur accouchement. C'est le cas pour Amandine, Aude et Sophie, qui se confient.

« Plus stressée que pour le premier »

Amandine, enceinte de son deuxième enfant

Amandine attend son deuxième enfant très prochainement. « J'ai dépassé le huitième mois. C'est bientôt terminé », souffle-t-elle. Mais l'impatience a cédé sa place à l'inquiétude. Si elle n'a pas vraiment changé ses habitudes depuis l'arrivée du coronavirus, ce dernier a déjà perturbé son quotidien de future maman.

« Mon cours de préparation à l'accouchement prévu jeudi a été annulé. La sage-femme nous a proposé de le faire sur Skype, mais je suis un peu sceptique car j'aurais préféré de visu. Après, je comprends qu'elle applique ces consignes », confie la jeune femme de 33 ans, rassurée par un premier accouchement.

« Je suis plus stressée pour le deuxième que pour le premier », glisse, amère, Amandine, habitante de l'Oise, département fortement touché par le virus. Il faut dire que la liste des questions encore en suspens est longue, à quelques jours seulement du terme.

« Déjà mon mari n'a pas pu assister à la dernière échographie. Et pour l'accouchement ?, s'interroge-t-elle. Pour l'instant sur la page Facebook de la clinique, ils disent que c'est possible. J'aimerais savoir s'il va pouvoir rester avec moi ensuite. S'il doit repartir, est-ce qu'il pourra revenir ? J'ai peur de me retrouver seule, et que mon fils ne puisse pas rencontrer sa petite sœur, c'était un moment important pour moi. Les choses risquent de ne pas se passer comme je l'avais imaginé ». Et les problèmes ne sont pas confinés à la maternité. « Si ma famille ne peut pas venir me voir à la clinique, est-ce qu'elle pourra à la maison ? », doute la jeune femme.

« Je n'accoucherai pas seule. On ira en clinique privée s'il le faut »

Aude, enceinte de 39 semaines

Pour Aude et son conjoint, Romain, la décision est tombée, comme un couperet. Leur hôpital situé à Clichy (Hauts-de-Seine) interdit la présence d'un accompagnant dans la salle d'attente. « Je dois la déposer devant la maternité et revenir quatre jours plus tard ? » s'étrangle Romain. Depuis plusieurs jours, ils entreprennent des démarches pour changer d'établissement. « Ce qui est injuste, c'est qu'à 6 km de notre hôpital, il y en a un qui accepterait que Romain soit là, mais elle n'accepte pas les transferts de dossier », regrette la future maman, enceinte de 39 semaines.

Aude est catégorique. « Je n'accoucherai pas seule. On ira en clinique privée s'il le faut, le jour de mon accouchement. Mais bon c'est injuste, nous on peut se le payer mais ce n'est pas le cas de tout le monde », souffle-t-elle. « Depuis le début, on respecte bien le confinement. Je suis dégoûté. Pour Aude surtout, car j'aurais aimé l'aider dans ce moment. Elle stressait déjà pour l'accouchement, et là ça a créé de l'anxiété supplémentaire », regrette Romain.

« On ne connaît pas notre douleur, on ne sait pas la durée de notre accouchement, car comme la sage-femme le dit, les accouchements sont toujours différents. Et à toutes ces variables, on rajoute encore des inconnues. Dans cette histoire, on nous a oubliées ». Autant de déconvenues qui, ils en sont sûrs, les marqueront à vie. « Ça ne donne envie pas d'avoir un autre enfant », lâche Aude.

« Elles arrivent dans moins de deux mois et on est loin d'être bien équipés »

Sophie, enceinte de jumelles

Sophie est enceinte de 7 mois. LP/Olivier Arandel
Sophie est enceinte de 7 mois. LP/Olivier Arandel  

Enceinte de sept mois, Sophie, qui attend des jumeaux, est suivie à l'hôpital de Pontoise (Val-d'Oise), la maternité de niveau 3 la plus proche de chez elle. « Quand j'ai appelé début mars, on m'a dit que pour l'instant tous mes rendez-vous étaient maintenus car les grossesses gémellaires sont classées dans les urgences », explique-t-elle. La tout juste trentenaire est toujours suivie de près : « Une écho tous les 15 jours, en alternance par une sage-femme et un gynéco, plus un rendez-vous de suivi de grossesse et ce mois-ci le rendez-vous avec l'anesthésiste. »

L'essentiel est donc préservé « comme si de rien n'était ». Ou presque. « Il n'y a plus de cours de préparation à la maternité, je dois faire appel à une sage-femme libérale. Mais en fait, je suis coincée parce qu'elles n'ont plus le droit de faire tout ce qui n'est pas une urgence. Il n'y a donc plus de préparation à la naissance et à la parentalité, ni de rééducation périnéale après. C'est difficile pour moi parce que c'est ma première grossesse. »

Côté matériel, la crise complique la donne aussi. « On a commencé à s'équiper mais je pensais avoir encore du temps devant moi. Il manque encore la poussette, les sièges auto, les transats… Le stress, c'est qu'elles arrivent dans moins de deux mois car on est loin d'être bien équipés. On pensait pouvoir terminer tranquillement dans la bonne humeur, et monsieur va devoir y aller seul et dans l'urgence », regrette Sophie, un peu esseulée.

« Je ne peux pas avoir de visite, mes parents ne voient pas l'évolution de ma grossesse. Et, c'est bête mais je voulais faire une séance photo. À sept mois, c'est le meilleur moment parce que le ventre est vraiment bien dessiné et on tient encore debout. C'est dommage de ne pas pouvoir le faire. J'espère surtout que la présence du père sera encore possible pour la naissance… »

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