«Cette épidémie de Covid-19 nous donne une légitimité» : la revanche des toqués de l’hygiène

Ils sont maniaques. Et ils le savent ! Mais ils savourent aujourd’hui le fait d’être ultra précautionneux. A croire que «je m’étais toute ma vie préparé à l’épidémie» avoue Abder. Confidences et témoignages.

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 Bien avant le début de l’épidémie, ces toqués du ménage avaient déjà l’habitude de désinfecter poignées de portes, clés...
Bien avant le début de l’épidémie, ces toqués du ménage avaient déjà l’habitude de désinfecter poignées de portes, clés... ISTOCK

Il rectifie d'emblée : « Je ne suis pas hypocondriaque mais microphobe. » Le mot est lâché dans un fou rire. Introuvable dans le dictionnaire, il définit pourtant parfaitement Abder, trentenaire, originaire de Boulogne et toqué de l'hygiène. À l'heure où l'épidémie a fait de nous des suspicieux chroniques, craignant un postillon comme une poignée de porte, les obsessionnels de la propreté observent cette grande conversion à l'hygiène avec un coup d'avance. Ces maniaques-hypocondriaques étaient-ils finalement des précurseurs? Abder jubile. « Moi j'étais prêt! Ma microphobie m'a permis d'aborder le Covid sans inquiétude. À croire que je m'étais entraîné toute ma vie pour cette épidémie. »

Quand la crise débute en mars 2020, que chacun court les pharmacies, en pénurie de gel hydroalcoolique, ce responsable des réseaux sociaux, lui, ne s'affole pas. Cela fait bien longtemps qu'il se balade avec un flacon en poche. Et depuis des années, il connaît parfaitement les repaires cachés des virus, bactéries et microbes, qu'il esquive quand il ne peut les exterminer. Au bureau? Tous les matins, il vient avec son propre ordinateur dont il nettoie chaque touche à la lingette antibactérienne. Voilà, la journée peut débuter en toute sécurité. « Mais quand je vois mes collègues retourner et secouer leur clavier plein de miettes, je ne me sens pas bien », lance-t-il.

Les apéros entre copains? Jamais il ne plonge sa main dans un paquet de chips où les gourmands allongent leur bras jusqu'à saisir la dernière. Au café? Méfiance, les « cacahuètes et pop-corn » apportés avec sa boisson repartent sans être consommés. Dans le métro? Règle de base, ne jamais agripper la redoutable barre métallique où les usagers collent leurs mains. Parfois l'affaire se corse mais chaque obstacle est savamment paré. Au distributeur de billets, Abder tapote son code avec le coin de son portefeuille, le bouton de l'ascenseur avec sa clé. C'est que le diable se cache dans les détails.

Justine, soulagée de ne plus serrer des mains

Alors, quand il voit les spots télé répéter d'éternuer dans son coude et bien se laver les mains, Abder rirait presque de cet amateurisme. « Ce qu'on oublie de dire, c'est qu'une fois qu'elles sont propres, il ne faut rien toucher. Ni la télécommande chez soi, ni son portable, ni le sel et le poivre au restaurant », sourit-il, conscient de ses tics.

Et dire que sa famille moqueuse le surnommait « Monk », du nom de ce détective privé, paralysé par les tocs, dans une série policière. C'était avant que la France ne se mette à tout astiquer, nettoyer, désinfecter. Moqué hier, réhabilité aujourd'hui. « On peut dire que c'est notre revanche », sourit Abder, satisfait de « cette prise de conscience » qu'il espère durable.

Justine, elle, est surtout soulagée de ne plus serrer des mains moites et de coller son visage à toutes les joues. La société s'est mise au pas, facilitant l'expression de son hypocondrie. « Cette épidémie nous donne une légitimité, dit-elle. Avant, quand je demandais à mes amis de se laver les mains, en arrivant chez moi, j'avais peur qu'ils le prennent mal, maintenant j'ose. »

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Plus personne ne la regarde bizarrement quand elle ouvre le loquet du métro avec son coude, une habitude prise depuis son installation à Paris, il y a dix ans. Avec l'émergence du coronavirus, elle a tout de même dû relever son niveau d'exigence. « Je désinfecte toutes mes courses à l'aide d'un chiffon humide imbibé de Javel. On a toujours une longueur d'avance! », s'enorgueillit-elle.

Quant à Nikola (le prénom a été changé), 32 ans, employé de banque, lui aussi a adapté son comportement à la menace, allant — on ne sait jamais — jusqu'à désinfecter ses clés. Sinon il nettoie toujours, avec la même rigueur militaire, son appartement sans oublier « la petite manivelle des stores » de ses fenêtres. Dans la rue, jamais vous ne le verrez approcher sa main des escalators, ni des rampes d'escalier. Et aux toilettes de son bureau, « ce tueur de bactéries », comme il se surnomme, joue toujours les équilibristes ouvrant la poignée de porte « de la basket droite ». « C'est psychologique ! » prévient-il.

Et quand il faut bien appuyer sur la chasse d'eau, c'est le doigt armé d'une bonne couche de papier toilette. Quelque chose a tout de même changé, le garçon qui enchaînait les rencards plusieurs fois par semaine n'a pris le risque que trois fois depuis octobre, soigneusement masqué évidemment, et à l'extérieur. Sans regret. L'épidémie est un cas de force majeure, non ?

«Les Français vont être en bien meilleure santé»

Si ces trois toqués de l'hygiène, épargnés par le Covid, voient le monde leur donner raison, restent quelques réserves. Tous déplorent des erreurs grossières. Nikola est choqué de remarquer encore des sportifs « cracher sur le terrain » du stade où il s'entraîne en plein air. Justine s'indigne contre « ceux qui baissent leur masque et se grattent le nez ». Et Abder, reste pantois face au « laisser-aller sur le lavage des mains ». Certes, il y a des progrès, mais la tâche reste immense.

La maniaquerie serait donc devenue une qualité? Les toqués des gens raisonnables? « Oui, ils ont rudement raison », s'exclame le médecin Frédéric Saldmann, spécialiste de l'hygiène. « Depuis l'avènement des antibiotiques dans les années 1960, ces bonnes pratiques s'étaient perdues, aujourd'hui tout le monde tousse dans son coude et se lave les mains, résultat on ne voit quasiment pas de gastro-entérite, ni de grippe. Je me dis que les Français vont être en bien meilleure santé », se réjouit le docteur qui concède que « la façon d'apprendre est un peu sévère ». Pour lui, aussi, c'est une forme de revanche. « Quinze ans que je milite pour améliorer l'hygiène. Voilà mon rêve se réalise… Enfin. »