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«C’était si long...» : séparés 8 mois par le Covid, Elodie et Robert se sont enfin retrouvés

Robert, américain, fait partie des premiers à avoir obtenu un laissez-passer dérogatoire accordé par la France aux couples non-mariés.

Une pancarte à son nom, des ballons en forme de cœur et une jolie veste assortie : depuis la veille au soir, Élodie avait tout préparé pour accueillir Robert, son compagnon, jeudi matin à l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. Sûrement la jeune femme de 29 ans avait-elle déjà le film des événements en tête, de l'attente dans le hall aux retrouvailles au milieu des badauds.

Entre les embouteillages franciliens et les mesures de sécurité liées au Covid-19, rien ne se sera passé comme prévu. Et c'est en retard, et presque en catimini, que les deux amoureux se sont rejoints, à la sortie d'un ascenseur, devant un agent de sûreté qui refusait de les laisser passer. Comme un ultime rappel que tout, longtemps, a semblé vouloir les séparer.

Covid-19 : Elodie et Robert se retrouvent après 8 mois de séparation

Voilà huit mois que le couple n'avait pas été réuni, bloqué de part et d'autre de frontières qui ne prennent pas l'amour pour visa. « Je suis heureux, un temps si long, on avait besoin d'être ensemble », sourit Robert, 36 ans, les yeux cernés mais pétillants, dans les couloirs impersonnels de l'aéroport.

Lui est américain, elle, française. Depuis leur rencontre, en février 2018, leur histoire s'écrivait en allers-retours au-dessus de l'Atlantique. La crise du coronavirus l'avait clouée au sol. Ils font partie des premiers, aujourd'hui, à profiter d'un laissez-passer dérogatoire mis en place par la France pour les couples binationaux.

Pour cela, il a fallu constituer un dossier, retrouver des documents, solliciter des amis. « J'avais réuni des preuves de nos voyages de vacances, des attestations sur l'honneur de proches qui nous avaient vus ensemble, retrace Élodie. J'ai même voulu ajouter des photos mais le fichier PDF devenait trop lourd ! »

Il y en a déjà beaucoup, des souvenirs. Les deux se sont vus pour la première fois lors d'une soirée antillaise à Paris. Robert, de passage dans la capitale, est entraîné par un ami au sein d'un grand groupe. Élodie, Guadeloupéenne en métropole depuis sept ans, est de la partie.

« On a discuté vraiment naturellement, se souvient-elle. J'ai beaucoup aimé sa façon de s'adresser à moi, il s'intéressait à mon frère, à ce que je faisais dans la vie. Pas "t'es jolie", et puis c'est tout. »

Le duo se revoit, d'abord en groupe, puis seul à seul. « On est devenu un couple sans même se poser la question », réalise Élodie. Quand Robert rentre à New York, elle file, un mois plus tard, le rejoindre pour les trois jours du week-end de Pâques. « Là, j'ai rencontré sa mère : c'était sérieux dès le début ! » s'amuse-t-elle.

Se met alors en place ce combat de tous les jours contre la distance. En tant qu'autoentrepreneur, Robert, spécialisé dans la retape et la revente de voitures achetées aux enchères, parvient parfois à poser quelques semaines. C'est moins facile pour Élodie, assistante sociale en banlieue parisienne. En tout, le couple se retrouve tous les deux ou trois mois.

« Ne pas savoir quand on allait se revoir… »

Début 2020, Élodie, qui parle parfaitement anglais, se renseigne sur les démarches à effectuer pour s'installer aux Etats-Unis. Consulte les emplois dans le secrétariat. Réfléchit à donner des cours de français. Mi-février, Robert vient la voir pour la Saint-Valentin. C'est un week-end romantique : le couple s'échappe à Londres. Loin de songer qu'à Paris, le Covid-19 fait, au même moment, sa première victime en Europe.

Bientôt, le monde s'emballe. Le 12 mars, Donald Trump ferme les frontières américaines aux Européens. Ce n'est que pour 30 jours, dit-il. L'espace Schengen se confine dans la foulée. Tout cela doit n'être que provisoire. « Mais plus le temps passe, moins on parle d'ouverture des frontières… », souffle Élodie.

« Pendant le confinement, j'ai continué à travailler : sur ce plan-là, ça allait, concède-t-elle. Mais au niveau de la relation, cela a été difficile. On est confiné, on ne peut pas sortir, il y a l'inquiétude pour l'autre… Le fait de ne pas savoir quand on allait se revoir, en plus, c'était dur. »

La jeune femme se joint bientôt au mouvement « Love is not tourism » (« L'amour, ce n'est pas du tourisme », NDLR), des milliers d'amoureux militant pour le droit de réunir les couples binationaux en Europe. Ce lobbying finit par payer : en août, la France annonce la mise en place d'un dispositif spécial.

Le dossier est envoyé le 19 du même mois. Commence une attente de près de cinq semaines… « On avait peur, vraiment peur ! » avoue Élodie. Consulter ses e-mails devient son premier geste du matin, son dernier du soir. « On s'était préparé psychologiquement à un échec », confie-t-elle.

« On va profiter »

Le 23 septembre, son téléphone sonne. Appel masqué. « D'habitude, je ne réponds même pas ! », rit-elle. Au bout du fil, un agent du ministère des Affaires étrangères se présente. « Quand il m'a demandé si le billet d'avion était bien réservé, je me suis dit : ça y est, c'est bon. » Le couple obtient le premier laissez-passer du consulat de New York.

L'autorisation de séjour dure 90 jours. Robert devra partir un peu plus tôt, dès six semaines, obligations professionnelles oblige. Le programme n'est pas encore vraiment défini. « On va profiter tous les deux à la maison : être ensemble, nous retrouver, déjà », prévoit Élodie. Cela ne paraît peut-être pas grand-chose. Mais jusqu'à ce qu'il pose le pied sur le tarmac, jeudi matin, Elodie avait encore du mal à y croire.