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Avant le Covid-19, ces épidémies qui ont dépassé le million de morts

S’il est établi que de nombreuses épidémies ont franchi le cap du million de morts au cours des siècles, les débats d’historiens ne sont pas sans rappeler les discussions actuelles sur l’origine et l’impact du nouveau coronavirus.

 Un cadavre dans un linceul entouré d’une foule lors de l’épidémie de choléra qui toucha Paris en 1832.
Un cadavre dans un linceul entouré d’une foule lors de l’épidémie de choléra qui toucha Paris en 1832. Selva/Leemage

À la date du 28 septembre, l'épidémie de Covid-19 avait déjà causé plus d'un million de morts, selon l'université américaine Johns-Hopkins, qui suit la propagation de l'épidémie depuis le mois de février 2020.

Si la pandémie que nous traversons est de loin la plus mortelle du XXIe siècle, de nombreux autres virus ont ravagé l'humanité depuis l'époque romaine.

Un regard en arrière permet de relever certaines constantes : des origines floues, une transmission discutée, des bilans imprécis… ou encore un impact économique qui aura fait sombrer des empires entiers. Et toujours, ces virus qui ont été véhiculés par des voyageurs, des marchands et des soldats, agents d'une mondialisation sanitaire amorcée dès les débuts de notre ère.

L'Empire romain, carrefour des civilisations… et des contagions

La première épidémie largement documentée a été baptisée « peste antonine », du nom de la dynastie d'empereurs qui régnaient alors sur Rome, les Antonins (entre 96 et 192 apr. J.-C). Ses symptômes, décrits dans les notes de Galien et réétudiés depuis, correspondent plus à la variole qu'à la peste. L'alerte est donnée en 165, lors du siège de Séleucie du Tigre, à une trentaine de kilomètres de l'actuelle Bagdad (Irak).

Les importants déplacements de troupes liés à cette campagne militaire expliquent la large propagation du virus aux quatre coins de l'Empire. Selon plusieurs décomptes, il fera entre 5 et 10 millions de morts de 165 à 190. Une estimation réalisée à partir du taux de mortalité supposé et de l'effondrement économique rapporté sur la période.

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La seconde épidémie ayant dépassé le million de victimes, porte le nom de « Peste justinienne ». L'Empereur Justinien arrive sur le trône de Constantinople en 527. A l'été 541, des témoignages décrivent une fièvre fulgurante dans la ville de Péluse, une cité de Basse-Égypte, située au nord-est du delta du Nil. L'hypothèse d'une contamination le long de la route de la soie est désormais privilégiée. Et ce, grâce à l'analyse de corps exhumés en Bavière, confirmant l'origine mongole de la souche prélevée.

La suite est claire, car abondamment documentée. Le mal atteint Constantinople en février 542. On parle alors de plus de 10 000 morts par jour dans la métropole. Selon plusieurs estimations, l'épidémie fera entre 25 et 50 millions de morts, de l'Ouest de l'Europe aux confins de l'Empire, en Perse. Ces estimations ont principalement été réalisées à partir de décomptes documentés ville par ville.

Un Moyen-Age déjà mondialisé

Chronologiquement, l'épidémie massive suivante se déclare à l'autre bout du monde, inconnu des Occidentaux à l'époque, au Japon, de 735 à 737. Le coupable : la variole. Les premiers symptômes auraient été constatés au mois d'août 735 dans la ville de Dazaifu, dans le nord de l'île de Kyushu. Entre 25 % et 35 % de la population japonaise aurait été emportée par le virus. Soit près d'un million de personnes, selon un bilan principalement réalisé à partir des recettes fiscales consignées par l'administration nippone.

L'hécatombe des populations amérindiennes lors de la conquête du nouveau monde (XVe-XVIe siècles) est désormais imputée principalement à la variole et au typhus. Dans le sillage du débarquement des conquistadors, trois vagues épidémiques auraient causé la mort de plus de 22 millions de personnes, soit 90 % de la population autochtone.

La première vague, imputable à la variole, aurait fait 8 millions de morts en 1520. La seconde, de fièvre typhoïde cette fois, aurait fait entre 5 et 8 millions de victimes en 1545. La dernière, entre 1576 et 1578, aurait décimé la moitié de la population aztèque restante. L'impact de la première vague sur l'ensemble de la population aztèque est difficile à jauger, les Espagnols n'ayant commencé à les recenser qu'à partir de 1540.

Enterrement de victimes de la peste à Tournai. Détail d’une miniature des « Chroniques et annales de Gilles le Muisit ». WIKIMEDIA COMMONS
Enterrement de victimes de la peste à Tournai. Détail d’une miniature des « Chroniques et annales de Gilles le Muisit ». WIKIMEDIA COMMONS  

Outre la variole, la Peste noire reste la plus importante épidémie connue au Moyen-Age. De 1346 à 1353, elle a décimé le Vieux continent, une partie de l'Asie et du nord de l'Afrique. Son origine et son bilan humain font encore l'objet de nombreux débats. Pendant de longues années, nombre d'historiens s'accordaient sur le fait que le bacille s'était répandu le long de la route de la soie pour atteindre Constantinople en 1347, puis Messine, Gênes et Marseille.

D'autres chercheurs ont creusé l'hypothèse d'un développement en Afrique Sub-saharienne. Quant au bilan, les estimations oscillent entre 75 et 200 millions de morts. L'Europe seule aurait perdu de 30 à 50 % de sa population. Des estimations issues de registres paroissiaux, de legs et de testaments… ou d'extrapolations basées sur des populations de notables, mieux recensés à l'époque (médecins, notaires, conseillers municipaux, moines, évêques).

La peste et le choléra

La France ne retrouvera son niveau de population initial que dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Le Vieux continent ne verra pas les épidémies disparaître pour autant, loin de là. Au cours du Grand Siècle, la peste parcourt l'Europe régulièrement, jusqu'à atteindre Boston en 1657. En 1665, la grande peste de Londres décime entre 75 000 et 100 000 personnes, soit près de 20 % de la population. Certains décomptes font état de trois millions de morts au XVIIe siècle et 600 000 au suivant.

La dernière grande épidémie de peste se répandra en 1855, en provenance du Yunnan en Chine. Outre l'Empire du milieu, le continent indien paiera aussi un lourd tribut : 10 millions de morts. C'est 1894, à Hongkong, que le Franco-suisse Alexandre Yersin parvint à identifier le bacille et à en déterminer le mode de transmission : des morsures de puces agrippées aux rats qui pullulent dans les ports asiatiques de la fin du XIXe siècle.

Le choléra en Russie, vu par Le Petit Journal supplément illustré du 1er décembre 1912. DR
Le choléra en Russie, vu par Le Petit Journal supplément illustré du 1er décembre 1912. DR  

C'est aussi le siècle du choléra. Décrit par un officier de Vasco de Gama en 1503 à Calicut, le virus mettra plus de 400 ans à être repéré au Moyen-Orient, en Europe et en Amérique. La découverte de son bacille par Pacini en 1854 ne suffit pas à enrayer la propagation du virus, qui fait le tour du monde au cours de sept pandémies successives.

La septième pandémie, déclarée en Indonésie en 1961, sévit toujours de nos jours, en particulier en Afrique équatoriale, en Amérique centrale, en Asie du Sud-Est et dans le sous-continent indien.

Les grippes du XXe siècle

Après les ravages de la Première Guerre mondiale, et ses neuf à dix millions de victimes, la mal nommée « grippe espagnole » a fait de 20 à 50 millions de morts selon l'Institut Pasteur. Des réévaluations récentes citent même le chiffre de 100 millions de morts, soit près de 5 % de la population mondiale.

C'est la presse espagnole qui parle la première de l'épidémie, d'où son nom. Le virus aurait en fait été repéré pour la première fois au Kansas, dans une garnison militaire, avant de traverser l'Atlantique, vers les tranchées françaises. Des premiers cas d'infections respiratoires sont constatés dès 1916 dans le camp britannique d'Étaples (Pas-de-Calais).

Moins connues, les grippes dites « asiatiques » et « de Hongkong », respectivement repérées en 1957 et en 1968, ont fait elles aussi plus d'un million de morts. La première, issue de la souche H2N2, a d'abord été observée à Singapour. La seconde, identifiée H3N2, est vraisemblablement apparue en Asie centrale, avant d'être repérée dans le comptoir britannique. En France, plus de 30 000 personnes auraient été emportées en deux mois.

Le Monde daté du 3 décembre 1969 y consacre un filet : « La vague de froid qui a récemment recouvert la France a provoqué plusieurs épidémies de grippe, affectant notamment le sud-ouest ». La vie politique d'alors est focalisée sur la gestion de « l'après 68 » et du départ précipité du général de Gaulle. Le professeur Dellamonia, à l'époque interne à Lyon, se souvient : « On n'avait pas le temps de sortir les morts. On les entassait dans une salle au fond du service de réanimation ».

Avant le Covid-19, des bilans imprécis

Le XXIe siècle a déjà été marqué par plusieurs épidémies majeures. Le SRAS, projeté du sud de la Chine vers plus de 30 pays, ne fera officiellement que 774 morts entre 2002 et 2004.

Au printemps 2009, « un descendant de quatrième génération du virus de la grippe espagnole » est détecté sur le sol Mexicain : le H1N1. L'OMS qualifie la situation de pandémie le 11 juin 2009. Le CDC américain mentionne un bilan à l'amplitude étourdissante pour l'époque : on estime qu'entre 151 000 et 575 000 personnes sont décédées des suites du H1N1. Des estimations 15 fois supérieures aux chiffres officiels, confirmés par l'OMS.

C'est à ce jour le dernier cas de pandémie faisant l'objet d'un bilan aussi vague. Cette imprécision est surtout imputable au manque de dépistages et de diagnostic lors des décès, en particulier en Afrique et en Asie. En France, l'épidémie n'a pas eu l'impact redouté. Selon son dernier bilan, daté du 6 avril 2010, l'INvS faisait état de 312 personnes décédées dans le pays.

Plus récemment, le virus Ebola est réapparu entre fin 2013 et mars 2016, principalement en Guinée, en Sierra Leone, en RDC et au Liberia. La mobilisation internationale d'alors s'explique surtout par la létalité hors norme de ce virus, proche des 50 %. Le bilan de l'OMS recense au total au moins 28 000 cas pour plus de 11 000 décès. Un bilan que l'organisation reverra à la hausse par la suite, estimant que près de 10 000 personnes ne se seraient pas rendues dans les centres de dépistage et seraient décédées dans des zones reculées. La mobilisation internationale aura surtout eu pour conséquence de limiter la propagation internationale du virus. Plus de trois milliards de dollars ont alors été collectés pour en venir à bout.

Le virus est réapparu en août 2018 dans l'est de la République Démocratique du Congo, avant d'être rapidement maîtrisé. Cette nouvelle vague aurait au moins causé 2 273 morts.