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Attentat de Conflans : à Mantes-la-Jolie, les musulmans divisés sur les caricatures

Les personnes que nous avons rencontrées au Val Fourré, dimanche, dénoncent toutes vigoureusement l’horrible attentat dont a été victime Samuel Paty. Les caricatures de Mahomet restent toutefois un point de fracture parmi les musulmans du quartier.

 Mantes-la-Jolie (Yvelines), ce dimanche. La communauté musulmane du quartier du Val-Fourré condamne unanimement la décapitation du professeur Samuel Paty.
Mantes-la-Jolie (Yvelines), ce dimanche. La communauté musulmane du quartier du Val-Fourré condamne unanimement la décapitation du professeur Samuel Paty. LP/Arnaud Dumontier

C'est une fracture au sein même de la communauté musulmane qui, cinq ans après les attaques visant « Charlie Hebdo », n'a toujours pas été résorbée. Comme si l'histoire se répétait, comme si les leçons adressées par la République debout à ses citoyens n'avaient pas été retenues et comprises.

Pour une partie des fidèles, surtout des jeunes, croisés ce dimanche après-midi dans le quartier populaire du Val-Fourré à Mantes-la-Jolie (Yvelines), montrer des caricatures du prophète à des collégiens comme l'a fait le professeur Samuel Paty devrait être banni dans notre pays. Pour d'autres à l'inverse, ces dessins satiriques peuvent tout à fait être exposés à des élèves de toutes les confessions au nom de la liberté d'expression, même si « on a le droit de ne pas rire ou de ne pas les aimer ».

«Ce n'est pas un musulman, c'est un malade»

La division ne va pas au-delà : tous les habitants que nous avons interrogés sont, en effet, unanimes pour condamner la barbarie commise par le jeune réfugié tchétchène. « Ce n'est pas un musulman, c'est un malade, un individu isolé qui a fait n'importe quoi », se révolte Mohamed, technicien de 42 ans.

Quand on aborde avec lui les caricatures de Mahomet présentées à la classe de 4e de Samuel Paty, il juge spontanément le sujet « sensible » et « délicat ». « On est dans un pays de droits. S'il veut les montrer, il les montre. Mais pour moi, c'est blessant, c'est comme s'il insultait mes parents. Ce qui est sacré devrait le rester. Caricaturer le président de la République, pourquoi pas ? Mais la religion, c'est différent. Est-ce qu'il ne faudrait pas mettre des limites à cette liberté ? », s'interroge-t-il.

VIDÉO. Attaque de Conflans : «Un professeur est en droit de montrer ces caricatures»

Pour Aya, lycéenne de 15 ans, le professeur d'histoire-géographie a « joué avec le feu ». « Il a eu une sorte de courage, mais c'était dangereux. Il aurait dû faire un peu plus attention, penser aux conséquences. Il savait que ça pouvait atteindre les musulmans », considère-t-elle tout en rappelant que « dans l'islam, on ne tue pas » et que l'assaillant « n'avait rien dans le crâne ».

Ibrahima, un trentenaire informaticien, estime, lui, que les dessins moqueurs du prophète ont toute leur place dans l'univers scolaire. « Le professeur a fait son métier. Ce qu'il a montré, c'est une caricature, ce n'est pas le prophète. Cela ne me choque pas parce que je sais que ce n'est pas lui, cela ne me fait ni chaud ni froid. On a le droit de dire ce que l'on veut en France, de croire ou de ne pas croire. Pour un professeur, c'est un devoir d'enseigner la liberté d'expression à nos enfants. A l'école, on transmet les valeurs de liberté et on développe le sens critique. Il n'y a pas d'incompatibilité avec ce que l'on apprend à travers la religion », martèle ce Sénégalais, un bob estival sur la tête.

Mantes-la-Jolie, ce dimanche. Pour Ibrahima, «le professeur a fait son métier. Ce qu’il a montré, c’est une caricature, ce n’est pas le prophète». LP/Arnaud Dumontier
Mantes-la-Jolie, ce dimanche. Pour Ibrahima, «le professeur a fait son métier. Ce qu’il a montré, c’est une caricature, ce n’est pas le prophète». LP/Arnaud Dumontier  

Et de dénoncer « l'ignorance » et « l'influence de pays comme l'Arabie saoudite » chez ceux qui pensent le contraire. « Ils ont la culture de la religion mais pas la connaissance », tacle-t-il. Il en veut à l'assassin du professeur de Conflans-Sainte-Honorine. « Il me fait honte. Le prophète est fâché contre lui. Je n'ai pas les mots pour qualifier cette horrible exaction, c'est encore plus fort qu'un acte terroriste », décrit-il.

Mohamed, 64 ans, un keffieh palestinien autour du cou, est également « très en colère » contre ce « barbare ». « Je n'aime pas les dessins de Charlie Hebdo, mais je respecte le droit à caricaturer », répète-t-il. Iannis, 13 ans, n'est pas sur la même longueur d'onde. « Montrer le prophète nu, je pense que ça devrait être interdit. Son corps aurait pu au moins être flouté », suggère, très sérieusement, ce collégien, « favorable à la liberté d'expression mais pas quand ça touche à la religion et au sacré ».

«En montrant ces caricatures, il a craché sur notre religion»

« De toute façon, on ne doit pas le dessiner, personne ne sait à quoi il ressemble », avance Marwa, 12 ans. « Le prof ne méritait pas de mourir, évidemment, mais il est allé trop loin. En montrant ces caricatures, il a craché sur notre religion », lâche un lycéen de 17 ans en classe de terminale. Sarah, 12 ans, n'est pas du même avis. « Si c'est dans les programmes d'éducation civique, il a tout à fait le droit », souffle-t-elle sous le regard approbateur de ses copines.

Pour Fatima, Marocaine de 49 ans, « chacun sera jugé de son geste par Dieu ». « Mais en tant que musulmane, je ne suis pas d'accord qu'on ridiculise le prophète », précise cette employée d'une société de nettoyage. « Pourquoi le prof s'est focalisé sur Mahomet et n'a pas montré dans le même cours des caricatures de Jésus ? », se demande-elle. Elle trouve qu'il « a fait une erreur » en choisissant celle du « prophète nu ». « Par contre, c'est bien qu'il ait proposé aux élèves qui pouvaient être heurtés de quitter le cours », dit-elle.

« Mais chacun fait bien ce qu'il veut, on est libre en France ! », rappelle Mustapha, 47 ans, qui travaille dans la sécurité. Ce qui le dérange, lui, ce sont, « comme après chaque attentat », les amalgames véhiculés par « ceux qui ne font pas la différence entre musulmans et terroristes islamistes ».